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Version 1, Aout 1997

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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------

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<IDENT conscrit>
<IDENT_AUTEURS erckmann>
<IDENT_COPISTES surcoufj>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ABU/>
<VERSION 2>
<DROITS 0>
<TITRE Histoire d'un conscrit de 1813 (1864)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Erckmann-Chatrian [Emile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890)]>
<COPISTE Joël Surcouf>
<NOTESPROD>
Texte intégral.
TRANSCRIPTION ETABLIE LE : 10-11 novembre 1996.
                     PAR : Joël Surcouf
                           Archives départementales de la Mayenne
                           6 places des Archives
                           F- 53000 LAVAL
                           France

</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER conscrit2 --------------------------------

I


Ceux qui n'ont pas vu la gloire de l'Empereur Napoléon dans les années 1810, 1811 et 1812 ne sauront jamais à quel degré de puissance peut monter un homme.

Quand il traversait la Champagne, la Lorraine ou l'Alsace, les gens, au milieu de la moisson ou des vendanges, abandonnaient tout pour courir à sa rencontre ; il en arrivait de huit et dix lieues ; les femmes, les enfants, les vieillards se précipitaient sur sa route en levant les mains, et criant : Vive l'Empereur ! vive l'Empereur ! On aurait cru que c'était Dieu ; qu'il faisait respirer le monde, et que si par malheur il mourait, tout serait fini. Quelques anciens de la République qui hochaient la tête et se permettaient de dire, entre deux vins, que l'Empereur pouvait tomber, passaient pour des fous. Cela paraissait contre nature, et même on n'y pensait jamais.

Moi, j étais en apprentissage, depuis 1804, chez le vieil horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire apprendre un métier plus doux que ceux de notre village ; car, au Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du Boeuf-Rouge, près de la porte de France.

C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la cavalerie et l'infanterie ! Quel temps ! quel mouvement !

En cinq ou six ans, l'hôtelier Georges fit fortune ; il eut des prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or répandues sur les grands chemins ; c'étaient tous des nobles, qui se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du Boeuf-Rouge tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches, étincelantes d'argenterie et couvertes de gibier, de poisson et d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour derrière que les hennissements des chevaux, les cris des postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères. Ah ! l'hôtel du Boeuf-Rouge n'aura jamais un temps de prospérité pareille !

On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à force de batailler dans tous les pays du monde.

Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses grandes besicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque, retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en temps je l'entendais s'écrier :

"Tiens ! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse Marie-Anne ou du tonnelier Franz Sépel ! Il a fait son chemin... le voilà colonel et baron de l'Empire par-dessus le marché ! Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui demeure là-bas dans la rue des Capucins ?"

Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les reconnaissaient, sa figure changeait ; il s'essuyait les yeux avec son gros mouchoir à carreaux, en murmurant :

"C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir ! A la bonne heure, à la bonne heure ! il n'est pas fier celui-là, c'est un brave homme ; pourvu qu'un boulet ne l'enlève pas de sitôt !"

Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur soeur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs épaulettes ; les autres, on les méprisait autant et même plus que lorsqu'ils balayaient la grande route.

On chantait presque tous les mois des Te Deum pour quelque nouvelle victoire, et le canon de l'arsenal tirait ses vingt et un coups, qui vous faisaient trembler le coeur. Dans les huit jours qui suivaient, toutes les familles étaient dans l'inquiétude, les pauvres vieilles femmes surtout attendaient une lettre ; la première qui venait, toute la ville le savait : "Une telle a reçu des nouvelles de Jacques ou de Claude !" et tous couraient pour savoir s'il ne disait rien de leur Joseph ou de leur Jean-Baptiste. Je ne parle pas des promotions, ni des actes de décès ; les promotions, chacun y croyait, il fallait bien remplacer les morts ; mais pour les actes de décès, les parents attendaient en pleurant, car ils n'arrivaient pas tout de suite ; quelquefois même ils n'arrivaient jamais, et les pauvres vieux espéraient toujours, pensant : "Peut-être que notre garçon est prisonnier... Quand la paix sera faite, il reviendra... Combien sont revenus qu'on croyait morts !"Seulement la paix ne se faisait jamais ; une guerre finie, on en commençait une autre. Il nous manquait toujours quelque chose, soit du côté de la Russie, soit du côté de l'Espagne ou ailleurs ; -- l'Empereur n'était jamais content.

Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville -- la grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les hautes guêtres montant jusqu'aux genoux et le fusil à volonté, allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de poussière --, souvent le père Melchior, après avoir regardé ce défilé, me demandait tout rêveur :

"Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer depuis 1804 ?

-- Oh ! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins quatre ou cinq cent mille.

-- Oui... au moins ! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir ?"

Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais :

"Peut-être qu'ils rentrent par Mayence, ou par une autre route... Ça n'est pas possible autrement !"

Mais il hochait la tête et disait :

"Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines et des centaines de mille autres mourront, si le Bon Dieu n'a pas pitié de nous, car l'Empereur n'aime que la guerre. Il a déjà versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'Homme."

Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M. Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.

Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres avec des défauts avaient reçu leur feuille de route tout de même !

Ces idées me trottaient dans la tête, et quand j'y pensais longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait terrible, non seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine des Quatre-Vents. Nous avions été en quelque sorte élevés ensemble. On ne pouvait voir de fille plus fraîche, plus riante ; elle était blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et des dents blanches comme du lait ; elle approchait de ses dix-huit ans ; moi j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel paraissait contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin pour déjeuner et dîner avec eux.

Catherine et moi nous allions derrière, dans le verger ; nous mordions dans les mêmes pommes et dans les mêmes poires ; nous étions les plus heureux du monde.

C'est moi qui conduisais Catherine à la grand-messe et aux vêpres, et, pendant la fête, elle ne quittait pas mon bras et refusait de danser avec les autres garçons du village. Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour ; mais, si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était fini. Je souhaitais d'être encore mille fois plus boiteux, car, dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes mariés, sans enfants, et malgré moi je pensais : "Est-ce que les boiteux valent mieux que les hommes mariés ? est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre dans la cavalerie !" Rien que cette idée me rendait triste ; j'aurais déjà voulu me sauver.

Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de février jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que des régiments et des régiments : des dragons, des cuirassiers, des carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs, de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des vivres, toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont on ne voit jamais la fin.

Je me rappelle encore que cela commença par des grenadiers qui conduisaient de gros chariots attelés de boeufs Ces boeufs étaient à la place de chevaux, pour servir de vivres plus tard, quand on aurait usé les munitions. Chacun disait : "Quelle belle idée ! Quand les grenadiers ne pourront plus nourrir les boeufs, les boeufs nourriront les grenadiers." Malheureusement ceux qui disaient cela ne savaient pas que les boeufs ne peuvent faire que sept à huit lieues par jour, et qu'il leur faut sur huit jours de marche un jour de repos au moins ; de sorte que ces pauvres bêtes avaient déjà la corne usée, la lèvre baveuse, les yeux hors de la tête, le cou rivé dans les épaules, et qu'il ne leur restait plus que la peau et les os. Il en passa pendant trois semaines de cette espèce, tout déchirés de coups de baïonnette. La viande devint bon marché, car on abattait beaucoup de ces boeufs, mais peu de personnes en voulaient, la viande malade étant malsaine. Ils n'arrivèrent pas seulement à vingt lieues de l'autre côté du Rhin.

Après cela, nous ne vîmes plus défiler que des lances, des sabres et des casques. Tout s'engouffrait sous la porte de France, traversait la place d'Armes en suivant la grande route, et sortait par la porte d'Allemagne.

Enfin, le 10 mai de cette année 1812, de grand matin, les canons de l'arsenal annoncèrent le maître de tout. Je dormais encore lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites vitres comme un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant :

"Lève-toi... le voilà !"

Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons dont plusieurs portaient des torches ; ils passèrent avec un roulement et des piétinements terribles ; leurs lumières serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme, et de toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin : Vive l'Empereur ! vive l'Empereur !

Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau du boucher Klein, où l'on attachait les boeufs ; le dragon tomba comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole, et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une touffe de cheveux sur le front : c'était Napoléon ; il tenait la main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques mots brusquement. L'officier qui galopait à côté de la portière se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin, pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

Voilà tout ce que je vis.

L'Empereur ne s arrêta pas à Phalsbourg ; tandis qu'il courait déjà sur la route de Saverne, le canon tirait ses derniers coups. Puis le silence se rétablit. Les hommes de garde à la porte de France relevèrent le pont, et le vieil horloger me dit :

"Tu l'as vu ?

-- Oui, monsieur Goulden.

-- Eh bien, fit-il, cet homme-là tient notre vie à tous dans sa main ; il n'aurait qu'à souffler sur nous et ce serait fini. Bénissons le Ciel qu'il ne soit pas méchant, car sans cela le monde verrait des choses épouvantables, comme du temps des rois sauvages et des Turcs."

Il semblait tout rêveur ; au bout d'une minute, il ajouta :

"Tu peux te recoucher ; voici trois heures qui sonnent."

Il rentra dans sa chambre, et je me remis dans mon lit. Le grand silence qu'il faisait dehors me paraissait extraordinaire après tout ce tumulte, et jusqu'au petit jour je ne cessai point de rêver à l'Empereur. Je songeais aussi au dragon et je désirais savoir s'il était mort du coup. Le lendemain nous apprîmes qu'on l'avait porté à l'hôpital et qu'il en reviendrait.

Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta beaucoup de Te Deum à l'église, et l'on tirait chaque fois vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire. C'était presque toujours le matin ; M. Goulden aussitôt s'écriait :

"Hé, Joseph ! encore une bataille gagnée ! cinquante mille hommes à terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu !... Tout va bien... tout va bien.-- Il ne reste maintenant qu'à faire une nouvelle levée pour remplacer ceux qui sont morts !"

Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la cuvette.

"Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un grand trouble, qu'on prendra les boiteux ?

-- Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant ; tu ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela. Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste."

Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je n'ai jamais rencontré d'homme meilleur. Alors il s'habillait pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes notables. Moi, je restais à la maison.

M. Goulden ne rentrait qu'après le Te Deum ; il ôtait son grand habit noisette, remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son bonnet de soie sur ses oreilles, en disant :

"L'armée est à Vilna -- ou bien à Smolensk --, je viens d'apprendre ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus cette fois encore et qu'on fasse la paix ; le plus tôt sera le mieux, car la guerre est une chose terrible."

Je pensais aussi que, si nous avions la paix, on n'aurait plus besoin de tant d'hommes et que je pourrais me marier avec Catherine. Chacun peut s'imaginer combien de voeux je formais pour la gloire de l'Empereur.


II


C'est le 15 septembre 1812 qu'on apprit notre grande victoire de la Moskowa. Tout le monde était dans la jubilation et s'écriait : "Maintenant nous allons avoir la paix... maintenant la guerre est finie."

Quelques mauvais gueux disaient qu'il restait à prendre la Chine ; on rencontre toujours des êtres pareils pour désoler les gens.

Huit jours après, on sut que nous étions à Moscou, la plus grande ville de Russie et la plus riche ; chacun se figurait le butin que nous allions avoir, et l'on pensait que cela ferait diminuer les contributions. Mais bientôt le bruit courut que les Russes avaient mis le feu dans leur ville, et qu'il allait falloir battre en retraite sur la Pologne, si l'on ne voulait pas périr de faim. On ne parlait que de cela dans les auberges, dans les brasseries, à la halle aux blés, partout ; on ne pouvait se rencontrer sans se demander aussitôt : "Eh bien... eh bien... ça va mal... la retraite a commencé !"

Les gens étaient pâles ; et, devant la poste, des centaines de paysans attendaient du matin au soir, mais il n'arrivait plus de lettres. Moi, je passais au travers de tout ce monde sans faire trop attention, car j'en avais tant vu ! Et puis j'avais une idée qui me réjouissait le coeur, et qui me faisait voir tout en beau.

Vous saurez que, depuis cinq mois, je voulais faire un cadeau magnifique à Catherine pour le jour de sa fête, qui tombait le 18 décembre. Parmi les montres qui pendaient à la devanture de M. Goulden, il s'en trouvait une toute petite, quelque chose de tout à fait joli, la cuvette en argent, rayée de petits cercles qui la faisaient reluire comme une étoile. Autour du cadran, sous le verre, était un filet de cuivre, et sur le cadran on voyait peints deux amoureux qui se faisaient en quelque sorte une déclaration, car le garçon donnait à la fille un gros bouquet de roses, tandis qu'elle baissait modestement les yeux en avançant la main.

La première fois que j'avais vu cette montre, je m'étais dit en moi-même : "Tu ne la laisseras pas échapper ; elle sera pour Catherine. Quand tu serais forcé de travailler tous les jours jusqu'à minuit, il faut que tu l'aies." M. Goulden, après sept heures, me laissait travailler pour mon compte. Nous avions de vieilles montres à nettoyer, à rajuster, à remonter. Cela donnait beaucoup de peine, et, quand j'avais fait un ouvrage pareil, le père Melchior me payait raisonnablement. Mais la petite montre valait trente-cinq francs. Qu'on s'imagine, d'après cela, les heures de nuit qu'il me fallut passer pour l'avoir. Je suis sûr que, si M. Goulden avait su que je la voulais, il m'en aurait fait cadeau lui-même ; mais je ne m'en serais pas seulement laissé rabattre un liard ; j'aurais regardé cela comme honteux ; je me disais : "Il faut que tu l'aies gagnée... que personne n'ait rien à réclamer dessus." Seulement, de peur qu'un autre n'eût l'idée de l'acheter, je l'avais mise à part dans une boîte, en disant au père Melchior que je connaissais un acheteur pour cette montre.

Maintenant chacun doit comprendre que toutes ces histoires de guerre m'entraient par une oreille et me sortaient par l'autre. Je me figurais la joie de Catherine en travaillant ; durant cinq mois je n'eus que cela devant les yeux ; je me représentais sa mine lorsqu'elle recevrait mon cadeau, et je me demandais : "Qu'est-ce qu'elle dira ?" Tantôt je me figurais qu'elle s'écriait : "O Joseph, à quoi penses-tu donc ? C'est bien trop beau pour moi... Non... non... je ne peux pas recevoir une si belle montre !" Alors je la forçais de la prendre, je la glissais dans la poche de son tablier en disant : "Allons donc, Catherine, allons donc... Est-ce que tu veux me faire de la peine ?" Je voyais bien qu'elle la désirait, et qu'elle me disait cela pour avoir l'air de la refuser. Tantôt je me représentais sa figure toute rouge ; elle levait les mains en disant : "Seigneur Dieu ! maintenant, Joseph, je vois bien que tu m'aimes ?" Et elle m'embrassait, les larmes aux yeux. J'étais bien content. La tante Grédel approuvait tout. Enfin mille et mille idées pareilles me passaient par la tête, et le soir, en me couchant, je pensais : "Il n'y a pourtant pas d'homme aussi heureux que toi, Joseph ! Voilà maintenant que tu peux faire un cadeau rare à Catherine par ton travail. Et sûrement qu'elle prépare aussi quelque chose pour ta fête, car elle ne pense qu'à toi ; vous êtes tous les deux très heureux, et quand vous serez mariés, tout ira bien." Ces pensées m'attendrissaient ; jamais je n'avais éprouvé d'aussi grande satisfaction.

Pendant que je travaillais de la sorte, ne songeant qu'à ma joie, l'hiver arriva plus tôt que d'habitude, vers le commencement de novembre. Il ne commença point par de la neige, mais par un froid sec et de grandes gelées. En quelques jours toutes les feuilles tombèrent, la terre durcit comme de la pierre, et tout se couvrit de givre : les tuiles les pavés et les vitres. Il fallut faire du feu, cette année-là, pour empêcher le froid d'entrer par les fentes ! Quand la porte restait ouverte une seconde, toute la chaleur était partie ; le bois pétillait dans le poêle ; il brûlait comme de la paille en bourdonnant, et les cheminées tiraient bien.

Chaque matin je me dépêchais de laver les vitraux de la devanture avec de l'eau chaude ; j'avais à peine refermé la fenêtre qu'une ligne de givre les couvrait. On entendait dehors les gens courir en respirant, le nez dans le collet de leur habit et les mains dans les poches. Personne ne s'arrêtait, et les portes des maisons se refermaient bien vite.

Je ne sais où s'en étaient allés les moineaux, s'ils étaient morts ou vivants, mais pas un seul ne criait sur les cheminées, et, sauf le réveil et la retraite qu'on sonnait aux deux casernes, aucun autre bruit ne troublait le silence.

Souvent, quand le feu pétillait bien, M. Goulden s'arrêtait tout à coup dans son travail ; et regardant un instant les vitres blanches, il s'écriait :

"Nos pauvres soldats ! nos pauvres soldats !"

Il disait cela d'une voix si triste, que je sentais mon coeur se serrer et que je lui répondais :

"Mais, monsieur Goulden, ils doivent être maintenant en Pologne, dans de bonnes casernes ; car de penser que des êtres humains puissent supporter un froid pareil, c'est impossible.

-- Un froid pareil ! disait-il, oui, dans ce pays, il fait froid, très froid, à cause des courants d'air de la montagne ; et pourtant qu'est-ce que ce froid auprès de celui du nord, en Russie et en Pologne ? Dieu veuille qu'ils soient partis assez tôt !... Mon Dieu ! mon Dieu ! combien ceux qui conduisent les hommes ont une charge lourde à porter !"

Alors il se taisait, et, durant des heures, je songeais à ce qu'il m'avait dit ; je me représentais nos soldats en route, courant pour se réchauffer. Mais l'idée de Catherine me revenait toujours, et j'ai pensé bien souvent depuis, que, lorsque l'homme est heureux, le malheur des autres le touche peu, surtout dans la jeunesse, où les passions sont plus fortes et où l'expérience des grandes misères vous manque encore.

Après les gelées, il tomba tellement de neige, que les courriers en furent arrêtés sur la côte des Quatre-Vents. J'eus peur de ne pouvoir pas aller chez Catherine le jour de sa fête ; mais deux compagnies d'infanterie sortirent avec des pioches, et taillèrent dans la neige durcie une route pour laisser passer les voitures, et cette route resta jusqu'au commencement du mois d'avril 1813.

Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que j'achetais la montre ; j'aurais voulu tenir toutes ces choses secrètes : cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.

Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir, comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à coup je pris ma résolution et je dis :

"Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur pour la petite montre en argent ?

-- Oui, Joseph, fit-il sans se déranger ; mais il n'est pas encore venu.

-- C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur."

Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trente-cinq francs et les posai sur l'établi. Lui me regardait.

"Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph ; ce qu'il te faut, c'est une grosse montre qui te remplisse bien la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-là, c'est pour les femmes."

Je ne savais que répondre.

M. Goulden, après avoir rêvé quelques instants, se mit à sourire.

"Ah ! bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la fête de Catherine ! Voilà donc pourquoi tu travaillais jour et nuit ! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas."

J'étais tout confus.

"Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagnée. Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent ; j'aimerais autant laisser la montre."

Il ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs ; puis il ouvrit son tiroir et choisit une belle chaîne d'acier, avec deux petites clefs en argent doré qu'il mit à la montre. Après quoi lui-même enferma le tout dans une boîte avec une faveur rose. Il fit cela lentement, comme attendri ; enfin il me donna la boîte.

"C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il ; Catherine doit s'estimer bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. C'est une honnête fille. Maintenant nous pouvons souper ; dresse la table, pendant que je vais lever le pot-au-feu."

Nous fîmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances, et nous soupâmes en quelque sorte comme deux camarades ; car, durant toute la soirée, il ne cessa point de me parler du bon temps de sa jeunesse, disant qu'il avait eu jadis une amoureuse, mais qu'en l'année 92, il était parti pour la levée en masse à cause de l'invasion des Prussiens, et qu'à son retour à Fénétrange, il avait trouvé cette personne mariée, chose naturelle, puisqu'il ne s'était jamais permis de lui déclarer son amour ; cela ne l'empêchait pas de rester fidèle à ce tendre souvenir ; il en parlait d'un air grave. Moi, je l'écoutais en rêvant de Catherine, et ce n'est que sur le coup de dix heures, au passage de la ronde, qui relevait les postes toutes les vingt minutes, à cause du grand froid, que nous remîmes deux bonnes bûches dans le poêle, et que nous allâmes enfin nous coucher.


III


Le lendemain, 18 décembre, je m'éveillai vers six heures du matin. Il faisait un froid terrible ; ma petite fenêtre était comme couverte d'un drap de givre.

J'avais eu soin, la veille, de déployer au dos d'une chaise mon habit bleu de ciel à queue de morue, mon pantalon, mon gilet en poil de chèvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie noire. Tout était prêt ; mes bas et mes souliers bien cirés se trouvaient au pied du lit ; je n'avais qu'à m'habiller, et, malgré cela, le froid que je sentais à la figure, la vue de ces vitres et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance. Si ce n'avait pas été la fête de Catherine, je serais resté là jusqu'à midi ; mais tout à coup cette idée me fit sauter du lit et courir bien vite au grand poêle de faïence, où restaient presque toujours quelques braises de la veille au soir, dans les cendres. J'en trouvai deux ou trois, je me dépêchai de les rassembler et de mettre dessus du petit bois et deux grosses bûches ; après quoi, je courus me renfoncer dans mon lit.

M. Goulden, sous ses grands rideaux, la couverture tirée sur le nez et le bonnet de coton sur les yeux, était éveillé depuis un instant ; il m'entendit et me cria :

"Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante ans... je sens ça... Quel hiver nous allons avoir !"

Moi, je ne lui répondis pas ; je regardais de loin si le feu s'allumait : les braises prenaient bien ; on entendait le fourneau tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme vous réjouissait ; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour sentir un peu l'air tiède.

Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours ; moi, je ne pensais qu'à Catherine. Et, comme j'avais fini vers huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me regardait aller et venir, s'écria :

"Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux ? Est-ce avec ce petit habit que tu veux aller aux Quatre-Vents ? Mais tu serais mort à moitié chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand manteau, les moufles et les souliers à double semelle garnis de flanelle."

Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait suivre son conseil, et lui, voyant ça, dit :

"Écoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem ; le docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de bois sec, quand on tapait dessus. C'était un soldat, il avait quitté le village entre six et sept heures, à huit heures on l'a ramassé. ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela."

Je vis bien alors qu'il avait raison ; je mis ses gros souliers, je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et je jetai le manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité de loups devaient avoir passé le Rhin sur la glace.

Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air, et qu'on se recoquillait malgré soi jusqu'à la plante des pieds.

Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son grand manteau gris, reculé comme un saint au fond de sa niche ; il serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches. Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches ; elles étincelaient de givre ; on les avait dételées et abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se cachaient, se blottissaient dans quelque trou ; on n'entendait que la glace crier sous vos pieds.

En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même : "Ceux qui dorment là n'ont plus froid !" Je serrais le manteau contre ma poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M. Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçai aussi mes mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopai dans cette grande tranchée à perte de vue, que les soldats avaient faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'étaient des murs de glace ; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté de l'air. On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi trop froid pour eux.

Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le coeur, et bientôt je découvris les premières maisons des Quatre-Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais, ce jour-là, chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous. A la cinquième porte à droite, je m'arrêtai pour ôter mes moufles, puis j'ouvris et je refermai bien vite ; c'était la maison de ma tante Grédel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mère de Catherine.

Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à cause de mon grand collet de renard, Catherine, habillée en dimanche, avec une belle jupe de rayage, le mouchoir a longues franges en croix autour du sein, le cordon du tablier rouge serré à sa taille très mince, un joli bonnet de soie bleue à bandes de velours noir renfermant sa figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relevé, Catherine s'écria : "C'est Joseph !"

Et, sans regarder deux fois, elle accourut m'embrasser, en disant :

"Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de venir."

J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler ! J'ôtai mon manteau que je pendis au mur avec les moufles ; j'ôtai pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que j'étais tout pâle de bonheur.

J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais comme cela ne venait pas, tout à coup je dis :

"Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête ; mais d'abord il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la boîte."

Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'approcha de la table ; la tante Grédel vint aussi voir. Catherine délia le cordon et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon coeur sautait, sautait ; j'avais peur en ce moment que la montre ne fût pas assez belle. Mais, au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira tout bas :

"Oh ! mon Dieu ! que c'est beau !... C'est une montre.

-- Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau ; je n'ai jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.

-- Mais c'est de l'argent", fit Catherine en se retournant et me regardant pour savoir.

Alors je dis :

"Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que ma propre vie ? Si j'en étais capable, je me mépriserais comme la boue de mes souliers."

Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et, comme nous étions ainsi, je pensai : "Voilà le plus beau jour de ma vie !"

Je ne pouvais plus la lâcher ; la tante Grédel demandait :

"Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre ?"

Mais je n'avais plus la force de répondre, et, seulement à la fin, nous étant assis l'un à côté de l'autre, je pris la montre et je dis :

"Cette peinture, tante Grédel, représente deux amoureux qui s'aiment plus qu'on ne peut dire : Joseph Bertha et Catherine Bauer ; Joseph offre un bouquet de roses à son amoureuse, qui étend la main pour le prendre."

Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit :

"Viens que je t'embrasse aussi, Joseph ; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre, et je pense que c'est très beau... que tu es un bon ouvrier et que tu nous fais honneur."

Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et, depuis ce moment jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine : nous étions heureux en nous regardant.

La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un pfankougen avec des pruneaux secs et des küchlen trempés dans du vin à la cannelle, et d'autres bonnes choses ; mais nous n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente : "Allons, mes enfants, à table !"que nous vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le pfankougen bien rond, bien doré, sur une large assiette au milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit :

"Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien. Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas où la mettre."

Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis, nous mangeâmes de bon appétit. Dehors, on n'entendait rien ; le feu pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin, à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser descendre.

Catherine, après le dîner, chanta l'air : Der lieber Gott. Elle avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais tout bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer ; le bourdonnement du rouet remplissait les silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini, nous en commencions un autre. A trois heures la tante nous servit les küchlen à la cannelle ; nous y mordions ensemble, en riant comme des bienheureux et la tante quelquefois s'écriait :

"Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables enfants ?"

Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien à ses yeux plissés qu'elle riait au fond de son coeur.

Cela dura jusqu'à quatre heures du soir. Alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et, songeant qu'il faudrait bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre où dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main ; moi, le front penché, j'aurais donné ma vie pour rester. Cela durait depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grédel s'écria :

"Joseph, écoute... il est temps que tu partes ; la lune ne se lève pas avant minuit, il va faire bientôt noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur est si vite arrivé..."

Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me retenait la main ; mais la tante Grédel avait plus de raison que nous.

"C'est assez, dit-elle en se levant et décrochant le manteau du mur ; tu reviendras dimanche."

Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le manteau de M. Goulden.

J'aurais voulu faire durer cela cent ans, malheureusement la tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dressé contre les oreilles, elle me dit :

"Embrassons-nous, Joseph."

Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus rien. Après cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant tout à coup, m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.

"Dépêche-toi, me dit la tante.

-- Bonsoir, Joseph, bonsoir ! me criait Catherine ; n'oublie pas de venir dimanche."

Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis à courir sans lever la tête, car le froid était tel que mes yeux en pleuraient derrière les grands poils du collet.

J'allais ainsi depuis vingt minutes, osant à peine respirer, quand une voix enrouée, une voix d'ivrogne, me cria de loin : Qui vive !

Alors je regardai dans la nuit grisâtre, et je vis, à cinquante pas devant moi, le colporteur Pinacle, avec sa grande hotte, son bonnet de loutre, ses gants de laine et son bâton à pointe de fer. La lanterne pendue à la bretelle de la hotte éclairait sa figure avinée, son menton hérissé de poils jaunes, et son gros nez en forme d'éteignoir ; il écarquillait ses petits yeux comme un loup, en répétant : Qui vive !

Ce Pinacle était le plus grand gueux du pays ; il avait même eu, l'année précédente, une mauvaise affaire avec M. Goulden, qui lui réclamait le prix d'une montre qu'il s'était chargé de remettre à M. Anstett, le curé de Homert, et dont il avait mis l'argent en poche, disant me l'avoir payée à moi. Mais, quoique ce chenapan eût levé la main devant le juge de paix, M. Goulden savait bien le contraire, puisque, ce jour-là, ni lui ni moi n'étions sortis de la maison. En outre, ce Pinacle ayant voulu danser avec Catherine à la fête des Quatre-Vents, elle avait refusé, parce qu'elle connaissait l'histoire de la montre, et que, d'ailleurs, elle restait toujours à mon bras.

Ce gueux, très méchant, m'en voulait donc, et de le voir là, tout à coup, au milieu de la route, loin de la ville et de tout secours, avec son bâton de cormier garni d'une pointe en fer, cela ne me réjouissait pas beaucoup. Heureusement, le petit sentier qui tourne autour du cimetière était à ma gauche, et, sans répondre, je me dépêchai d'y courir, ayant de la neige presque jusqu'au ventre.

Alors lui, devinant qui j'étais, s'écria furieux :

"Ah ! ah ! c'est le petit boiteux... Halte !... halte !... il faut que je te souhaite le bonsoir. Tu viens de chez Catherine, voleur de montre !"

Moi, je sautais comme un lièvre par-dessus les tas de neige. II essaya d'abord de me suivre, mais sa hotte le gênait ; c'est pourquoi, voyant que je gagnais du terrain, il mit ses deux mains autour de sa bouche, en criant :

"C'est égal, boiteux, c'est égal... tu auras ton compte tout de même : la conscription approche... la grande conscription des borgnes, des boiteux et des bossus... Tu partiras... tu resteras là-bas avec tous les autres..."

En même temps il reprit son chemin en riant comme un ivrogne qu'il était, et moi, n'ayant presque plus la force de respirer, je gagnai la route, à l'entrée des glacis, remerciant le ciel d'avoir trouvé la petite allée si près de moi ; car ce Pinacle, bien connu pour tirer son couteau chaque fois qu'il se battait, aurait pu me donner un mauvais coup.

Malgré le mouvement que je venais de me donner, j'avais l'onglée sous mes grosses semelles, et je me remis à courir.

Cette nuit-là l'eau gela dans les citernes de Phalsbourg et le vin dans les caves, ce qui ne s'était pas vu depuis soixante ans.

A l'avancée, au premier pont et sous la porte d'Allemagne, le silence me parut encore plus grand que le matin ; la nuit lui donnait quelque chose de terrible. Quelques étoiles brillaient entre les grands nuages blancs qui se dépliaient au-dessus de la ville. Tout le long de la rue, je ne rencontrai pas une âme, et quand j'arrivai dans notre allée en bas, après avoir refermé la porte, il me semblait qu'il y faisait chaud ; pourtant la petite rigole de la cour qui longe le mur était gelée. J'attendis une seconde pour reprendre haleine, puis je montai dans l'ombre, la main sur la rampe.

En ouvrant la chambre, la bonne chaleur du poêle me réjouit. M. Goulden était assis devant le feu, dans le fauteuil, son bonnet de soie noire tiré sur la nuque et les mains sur les genoux.

"C'est toi, Joseph ? me dit-il sans se retourner.

-- Oui, monsieur Goulden, lui répondis-je ; il fait bon ici. Quel froid dehors ! Nous n'avons jamais eu un hiver pareil.

-- Non, fit-il d'un ton grave, non, c'est un hiver dont on se souviendra longtemps."

Alors j'entrai dans le cabinet pour remettre le manteau, les moufles et les souliers à leur place.

Je pensais lui raconter ma rencontre avec Pinacle, quand, en rentrant, il me demanda :

"Tu t'es bien amusé, Joseph ?

-- Oh ! oui. La tante Grédel et Catherine m'ont fait des compliments pour vous.

-- Allons, tant mieux ! tant mieux ! dit-il, les jeunes ont raison de s'amuser ; car, quand on devient vieux, à force d'avoir souffert, d'avoir vu des injustices, de l'égoïsme et des malheurs, tout est gâté d'avance."

Il se disait ces choses à lui-même, en regardant la flamme. Je ne l'avais jamais vu si triste, et je lui demandai :

"Est-ce que vous êtes malade, monsieur Goulden ?"

Mais lui, sans me répondre, murmura :

"Oui, oui, voilà les grandes nations militaires... voilà la gloire !"

Il hochait là tête et s'était courbé tout rêveur, ses gros sourcils gris froncés.

Je ne savais que penser de tout cela, lorsque, se redressant, il me dit :

"Dans ce moment, Joseph, il y a quatre cent mille familles qui pleurent en France : notre Grande-Armée a péri dans les glaces de Russie ; tous ces hommes, jeunes et vigoureux, que nous avons vus passer durant deux mois, sont enterrés dans la neige. La nouvelle est arrivée cet après-midi. Quand on pense à cela, c'est épouvantable !"

Moi, je me taisais ; ce que je voyais de plus clair, c'est que nous allions bientôt avoir une nouvelle conscription, comme après toutes les campagnes, et que cette fois les boiteux pourraient bien en être. Cela me rendait tout pâle, et la prédiction de Pinacle me faisait dresser les cheveux sur la tête.

"Va-t'en, Joseph, couche-toi tranquillement, me dit le père Goulden ; moi, je n ai pas sommeil, je vais rester là... tout cela me bouleverse. Tu n'as rien remarqué en ville ?

-- Non, monsieur Goulden."

J'entrai dans ma chambre et je me couchai. Longtemps je ne pus fermer l'oeil, rêvant à la conscription, à Catherine, à tous ces milliers d'hommes enterrés dans la neige, et me disant que je ferais bien de me sauver en Suisse.

Vers trois heures, j'entendis M. Goulden se coucher à son tour. Quelques instants après, je m'endormis à la grâce de Dieu.


IV


Lorsque j'entrai le lendemain, vers sept heures, dans la chambre de M. Goulden pour me remettre à l'ouvrage, il était encore au lit et tout abattu.

"Joseph, me dit-il, je ne suis pas bien, toutes ces terribles histoires m'ont rendu malade ; je n'ai pas dormi.

-- Est-ce qu'il faut vous faire du thé ? lui demandai-je.

-- Non, mon enfant, non, c'est inutile ; arrange seulement un peu le feu, je me lèverai plus tard. Mais, à cette heure, il faudrait aller régler les horloges en ville, nous sommes au lundi ; je ne peux pas y aller, car de voir tant d'honnêtes gens dans une désolation pareille, des gens que je connais depuis trente ans, cela me rendrait tout à fait malheureux. Écoute Joseph, prends les clefs pendues derrière la porté, et vas-y ; cela vaudra mieux. Moi, je vais tâcher de me remettre, de dormir un peu.. Si je pouvais dormir une heure ou deux, cela me ferait du bien

-- C'est bon, monsieur Goulden, lui dis-je, je pars tout de suite."

Après avoir mis du bois au fourneau, je pris le manteau et les moufles, je tirai les rideaux du lit de M. Goulden, et je sortis, le trousseau de clefs dans ma poche. L'indisposition du père Melchior me chagrinait bien un peu, mais une idée me consolait ; je me disais en moi-même : "Tu vas grimper sur le clocher de la ville, et tu verras de là-haut la maison de Catherine et de la tante Grédel." En songeant à cela j'arrivai chez le sonneur de cloches Brainstein, qui demeurait au coin de la petite place, dans une vieille baraque décrépite ; ses deux garçons étaient tisserands, et dans ce vieux nid on entendait grincer les métiers et siffler les navettes du matin au soir. La grand-mère, tellement vieille qu'on ne voyait plus ses yeux, dormait dans un antique fauteuil, au haut duquel perchait une pie. Le père Brainstein, quand il n'avait pas à sonner les cloches pour un baptême, un enterrement ou un mariage, lisait dans son almanach, derrière les petites vitres rondes de la croisée.

A côté de leur baraque était une cassine, sous le toit de la vieille halle, où travaillait le savetier Koniam, et plus loin se trouvait l'étalage des bouchers et des fruitières.

J'arrivai donc chez les Brainstein ; et le vieux en me voyant se leva, disant :

"C'est vous, monsieur Joseph ?

-- Oui, père Brainstein, je viens à la place de M. Goulden, qui n'est pas bien.

-- Ah ! bon... bon... c'est la même chose."

Il mit son vieux tricot et son gros bonnet de laine, en chassant le chat qui dormait dessus ; puis il prit la grosse clef du clocher dans un tiroir, et nous sortîmes, moi, bien heureux de me trouver au grand air, malgré le froid, car dans ce trou tout était gris de vapeur, et l'on avait autant de peine à respirer que dans une marmite ; je n'ai jamais compris comment ces gens pouvaient vivre de la sorte.

Enfin nous remontâmes la rue, et le père Brainstein me dit :

"Vous connaissez le grand malheur de la Russie, monsieur Joseph ?

-- Oui, père Brainstein ; c'est terrible !

-- Ah ! fit-il, bien sûr ! Mais ça rapportera beaucoup de messes à l'église ; car, voyez-vous, tout le monde voudra faire dire des messes pour ses enfants, d'autant plus qu'ils sont morts dans un pays de païens.

-- Sans doute, sans doute", lui dis-je.

Nous traversions alors la place, et devant la maison commune, en face du corps de garde, stationnaient déjà plusieurs personnes, des paysans et des gens de la ville, qui lisaient une affiche. Nous montâmes le perron et nous entrâmes dans l'église, où plus de vingt femmes, jeunes et vieilles, étaient à genoux sur le pavé, malgré le froid épouvantable.

"Voyez-vous, fit Brainstein, qu'est-ce que je vous disais ? Elles viennent déjà prier, et je suis sûr que la moitié sont là depuis cinq heures."

II ouvrit la petite porte de la tour par où l'on monte aux orgues, et nous nous mîmes à grimper dans les ténèbres. Une fois dans les orgues, nous prîmes à gauche du soufflet, et nous montâmes jusqu'aux cloches.

Je fus bien content de revoir le ciel bleu et de respirer le grand air, car la mauvaise odeur des chauves-souris qui vivent dans ces boyaux vous étouffait presque. Mais quel froid épouvantable dans cette cage ouverte à tous les vents, et quelle lumière éblouissante par ces temps de neige, où la vue s'étendait sur vingt lieues de pays ! Toute la petite ville de Phalsbourg, avec ses six bastions, ses trois demi-lunes, ses deux avancées, ses casernes, ses poudrières, ses ponts, ses glacis et ses remparts, sa grande place d'armes et ses petites maisons bien alignées, se dessinait là comme sur un papier blanc. On voyait jusqu'au fond des cours, et moi qui n'étais pas encore habitué à cela, je me tenais bien au milieu de la plate-forme, de peur d'avoir l'idée de m'envoler, comme on le raconte de certaines gens qui deviennent fous par les grandes hauteurs. Je n'osais m'approcher de l'horloge, dont le cadran est peint derrière avec ses aiguilles, et, si Brainstein ne m'avait pas donné l'exemple, je serais resté là, cramponné à la poutre des cloches ; mais il me dit : "Venez, monsieur Joseph, et regardez ; est-ce que c'est l'heure ?"

Alors je sortis la grosse montre de M. Goulden, qui marquait les secondes, et je vis qu'il y avait beaucoup de retard. Brainstein m'aidait à tirer les poids, et nous réglâmes aussi les touches.

"L'horloge est toujours en retard les hivers, dit-il, à cause du fer qui travaille."

Après m'être un peu familiarisé avec ces choses, je me mis à regarder les environs : les Baraques du bois de chênes, les Baraques d'en haut, le Bigelberg, et finalement je reconnus les Quatre-Vents sur la côte en face, et la maison de la tante Grédel. Justement la cheminée fumait comme un fil bleu qui monte au ciel. Et je revis la cuisine : je me représentai Catherine en sabots et en petite jupe de laine, filant au coin de l'âtre, en pensant à moi ! J'étais tellement attendri, que je ne sentais plus le froid ; je ne pouvais pas détacher mes yeux de cette cheminée.

Le père Brainstein, qui ne savait ce que je regardais, dit :

"Oui... oui, monsieur Joseph, maintenant, malgré la neige, tous les chemins sont couverts de monde ; la grande nouvelle s'est déjà répandue, et chacun arrive pour savoir au juste son malheur."

Je vis qu'il avait raison : tous les chemins, tous les sentiers étaient couverts de gens qui venaient en ville ; et, regardant sur la place, j'aperçus la foule qui grossissait devant le corps de garde de la mairie et devant la poste aux lettres. On entendait comme de grandes rumeurs.

Enfin, après avoir regardé de nouveau la maison de Catherine, il fallut bien descendre, et nous nous mîmes à tourner dans l'escalier sombre, comme dans un puits. Une fois dans l'orgue, nous vîmes du balcon que la foule avait aussi beaucoup grossi dans l'église : toutes les mères, toutes les soeurs, toutes les vieilles grand-mères, les riches et les pauvres, étaient à genoux dans les bancs, au milieu du plus grand silence, elles priaient pour ceux de là-bas... offrant tout pour les revoir encore une fois !

D'abord je ne compris pas bien cela ; mais tout à coup la pensée me vint que, si j'étais parti l'année d'avant, Catherine serait aussi là pour prier et me redemander à Dieu ; cela me traversa le coeur, je sentis tout mon corps grelotter.

"Allons-nous-en ! allons-nous-en ! dis-je à Brainstein ; c'est épouvantable !

-- Quoi ? fit-il.

-- La guerre."

Nous descendions alors l'escalier sous la grande porte, et je traversai la place pour aller chez M. le commandant Meunier, pendant que Brainstein reprenait le chemin de sa maison.

Au coin de l'hôtel de ville, je vis un spectacle que je me rappellerai toute ma vie. C'est là qu'était la grande affiche ; plus de cinq cents personnes : des gens de la ville et des paysans, des hommes et des femmes, serrés les uns contre les autres, tout pâles et le cou tendu, la regardaient en silence comme quelque chose de terrible. Ils ne pouvaient pas la lire, et de temps en temps l'un ou l'autre disait en allemand ou en français :

"Ils ne sont pourtant pas tous morts !... il en reviendra tout de même."

D'autres criaient :

"Mais on ne voit rien... on ne peut pas approcher !"

Une pauvre vieille, derrière, levait les mains en criant :

"Christophe... mon pauvre Christophe !..."

D'autres, comme indignés de l'entendre, disaient :

"Faites donc taire cette vieille !"

Chacun ne pensait qu'à soi.

Derrière, il en venait toujours d'autres par la porte d'Allemagne.

A la fin, Harmentier, le sergent de ville, sortit de la voûte du corps de garde, et se mit au haut des marches, avec une affiche toute pareille à celle du mur ; quelques soldats le suivaient. Alors tout le monde courut de son côté, mais les soldats écartèrent les premiers, et le père Harmentier se mit à lire cette affiche, qu'on appelait le 29e Bulletin, et dans laquelle l'Empereur racontait que, pendant la retraite, les chevaux périssaient toutes les nuits par milliers.-- Il ne disait rien des hommes !

Le sergent de ville lisait lentement, personne ne soufflait mot ; la vieille, qui ne comprenait pas le français, écoutait comme les autres. On aurait entendu voler une mouche. Mais, quand il en vint à ce passage : -- "Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les "officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre compagnies de "cent cinquante hommes chacune. Les généraux faisaient les fonctions de "capitaines et les colonels celles de sous-officiers" -- Quand il lut ce passage, qui en disait plus sur la misère de la grande armée que tout le reste, les cris et les gémissements se firent entendre de tous les côtés deux ou trois femmes tombèrent... on les emmenait en les soutenant par les bras.

Il est vrai que l'affiche ajoutait : "La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure" et c'était une grande consolation. Malheureusement ça ne pouvait pas rendre la vie aux trois cent mille hommes enterrés dans la neige ; aussi les gens s'en allaient bien tristes ! D'autres venaient par douzaines, qui n'avaient rien entendu, et, d'heure en heure, Harmentier sortait pour lire le bulletin. Cela dura jusqu'au soir, et, chaque fois, c'était la même chose. Je me sauvai... j'aurais voulu ne rien savoir de tout cela.

Je montai chez M. le commandant de place. En entrant dans son salon, je le vis qui déjeunait. C'était un homme déjà vieux, mais solide, la face rouge et de bon appétit.

"Ah ! c'est toi ! fit-il ; M. Goulden ne vient donc pas ?

-- Non, monsieur le commandant, il est malade à cause des mauvaises nouvelles.

-- Ah ! bon... bon... je comprends ça, fit-il en vidant son verre ; oui, c'est malheureux."

Et tandis que je levais le globe de la pendule, il ajouta :

"Bah ! tu diras à M. Goulden que nous aurons notre revanche... On ne peut pas toujours avoir le dessus, que diable ! Depuis quinze ans que nous les menons tambour battant, il est assez juste qu'on leur laisse cette petite fiche de consolation... Et puis l'honneur est sauf, nous n'avons pas été battus : sans la neige et le froid, ces pauvres Cosaques en auraient vu des dures... Mais un peu de patience, les cadres seront bientôt remplis, et alors gare !"

Je remontai la pendule ; il se leva et vint regarder, étant grand amateur d'horlogerie. Il me pinça l'oreille d'un air joyeux ; puis, comme j'allais me retirer, il s'écria en reboutonnant sa grosse capote, qu'il avait ouverte pour manger :

"Dis au père Goulden de dormir tranquille, la danse va recommencer au printemps ; ils n'auront pas toujours l'hiver pour eux, les Kalmoucks ; dis-lui ça !

-- Oui, monsieur le commandant", répondis-je en fermant la porte.

Sa grosse figure et son air de bonne humeur m'avaient un peu consolé ; mais, dans toutes les maisons où j'allai ensuite, chez les Harwich, chez les Frantz-Toni, chez les Durlach, partout on n'entendait que des plaintes. Les femmes surtout étaient dans la désolation les hommes ne disaient rien et se promenaient de long en large, la tête penchée, sans même regarder ce que je faisais chez eux.

Vers dix heures, il ne me restait plus que deux personnes à voir : M. de la Vablerie-Chamberlan, un ancien noble, qui demeurait au bout de la grand-rue avec Mme Chamberlan d'Ecof et Mlle Jeanne, leur fille. C'étaient des émigrés revenus depuis trois ou quatre ans. Ils ne fréquentaient personne en ville, et ils ne voyaient que trois ou quatre vieux curés des environs. M. de la Vablerie-Chamberlan n'aimait que la chasse ; il avait six chiens au fond de sa cour et une voiture à deux chevaux ; le père Robert, de la rue des Capucins, leur servait de cocher, de palefrenier, de domestique et de piqueur. M. de la Vablerie portait toujours une veste de chasse, une casquette en cuir bouilli et des bottes à éperons. Toute la ville l'appelait le braque ; mais on ne disait rien de Mme ni de Mlle de Chamberlan.

J'étais bien triste en poussant la lourde porte à poulie, dont le grelottement se prolongeait dans le vestibule ; aussi quelle ne fut pas ma surprise d'entendre, au milieu de cette désolation générale, un air de chant et de clavecin ! M. de la Vablerie chantait et Mlle Jeanne l'accompagnait. Je ne savais pas, dans ce temps, que le malheur des uns fait le bonheur des autres, et je me dis, la main sur le loquet : "Ils ne connaissent pas encore les nouvelles de Russie."

Mais comme j'étais ainsi, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Mlle Louise, leur servante, penchant la tête, demanda :

"Qui est là ?

-- C'est moi, mademoiselle Louise.

-- Ah ! c'est vous, monsieur Joseph, passez par ici."

Ces gens avaient leur pendule dans un grand salon où l'on n'entrait que rarement ; les hautes fenêtres à persiennes donnant sur la cour restaient fermées ; mais on y voyait assez pour ce que j'avais à faire. Je passai donc par la cuisine, et je réglai l'antique pendule, une pièce magnifique en marbre blanc. Mlle Louise regardait.

"Vous avez du monde, mademoiselle Louise ? lui dis-je.

-- Non, mais monsieur m'a prévenue de ne laisser entrer personne.

-- Ils sont bien joyeux, chez vous...

-- Ah ! oui ! fit-elle, c'est la première fois depuis des années ; je ne sais pas ce qu'ils ont."

Je remis le globe, et je sortis, rêvant à ces choses qui me paraissaient extraordinaires. L'idée ne me vint pas que ceux-ci se réjouissaient de notre défaite.

En partant de là, je tournai le coin de la rue pour me rendre chez le père Féral, qu'on appelait Porte-Drapeau, parce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, étant forgeron et père de famille depuis longtemps, il avait porté le drapeau des volontaires de Phalsbourg en 92, et n'était revenu qu'après la campagne de Zurich. Il avait ses trois garçons à l'armée de Russie : Jean, Louis et Georges Féral ; Georges était commandant dans les dragons, les deux autres officiers d'infanterie.

Je me figurais d'avance le chagrin du père Féral ; mais ce n'était rien auprès de ce que je vis en entrant dans sa chambre. Ce pauvre vieux, aveugle et tout chauve, était assis dans le fauteuil derrière le fourneau, la tête penchée sur la poitrine, et ses grands yeux blancs écarquillés comme s'il avait vu ses trois garçons étendus à ses pieds ; il ne disait rien, mais de grosses gouttes de sueur coulaient de son front sur ses longues joues maigres, et sa figure était tellement pâle qu'on aurait dit qu'il allait rendre l'âme. Quatre ou cinq de ses anciens camarades du temps de la République : le père Desmarets, le père Nivoi, le vieux Paradis, le grand Froissard, étaient arrivés pour le consoler. Ils se tenaient autour de lui dans le plus grand silence, fumant des pipes et faisant des mines désolées.

De temps en temps l'un ou l'autre disait :

"Allons, Féral, allons, est-ce que nous ne sommes plus des anciens de l'armée de Sambre-et-Meuse ?"

Ou bien :

"Du courage, Porte-Drapeau, du courage !... Est-ce que nous n'avons pas enlevé la grande batterie de Fleurus au pas de course ?"

Ou quelque autre chose de semblable.

Mais il ne répondait rien ; seulement, de minute en minute, il soupirait, ses vieilles joues creuses se gonflaient, puis il se penchait et les autres se faisaient des signes, hochant la tête comme pour dire :

"Ça va mal."

Je me dépêchai de régler l'horloge et de m'en aller, car, de voir ce pauvre vieux dans une telle désolation, cela me déchirait le coeur.

En rentrant chez nous, je trouvai M. Goulden à son établi.

"Te voilà, Joseph, dit-il ; eh bien ?

-- Eh bien, monsieur Goulden, vous avez eu raison de rester : c'est terrible !"

Et je lui racontai tout en détail.

"Oui, je savais cela, dit-il tristement, mais ce n'est que le commencement de plus grands malheurs : ces Prussiens, ces Autrichiens, ces Russes, ces Espagnols, et tous ces peuples que nous avons pillés depuis 1804, vont profiter de notre misère pour tomber sur nous. Puisque nous avons voulu leur donner des rois qu'ils ne connaissaient ni d'Eve ni d'Adam, et dont ils ne voulaient pas, ils vont nous en amener d'autres, avec des nobles et tout ce qui s'ensuit. De sorte qu'après nous être fait saigner aux quatre membres pour les frères de l'Empereur, nous allons perdre tout ce que nous avions gagné par la Révolution. Au lieu d'être les premiers, nous serons les derniers des derniers. Oui, voilà ce qui va nous arriver maintenant. Pendant que tu courais la ville, je n'ai fait que rêver à cela ; c'est presque immanquable : -- puisque les soldats étaient tout chez nous et que nous n'avons plus de soldats, nous ne sommes plus rien !"

Alors il se leva, je dressai la table, et comme nous dînions en silence, les cloches de l'église se mirent à sonner.

"Quelqu'un est mort en ville, dit M. Goulden.

-- Oui... Je n'en ai pas entendu parler."

Dix minutes après, le rabbin Rôse entra pour faire mettre un verre à sa montre.

"Qui donc est mort ? lui demanda M. Goulden.

-- C'est le vieux Porte-Drapeau.

-- Comment ! le père Féral ?

-- Oui, depuis une demi-heure, vingt minutes. Le père Desmarets et plusieurs autres voulaient le consoler ; à la fin, il leur demanda de lui lire la dernière lettre de son fils Georges, le commandant de dragons, qui lui disait qu'au printemps prochain il espérait venir l'embrasser avec les épaulettes de colonel. En entendant cela, tout à coup il voulut se lever, mais il retomba la tête sur ses genoux ; cette lettre lui avait crevé le coeur !"

M. Goulden ne fit aucune réflexion.

"Voici, monsieur Rôse, dit-il en remettant sa montre au rabbin, c'est douze sous."

M. Rôse sortit, et nous continuâmes à dîner en silence.


V


Quelques jours après. la gazette annonça que l'Empereur était à Paris, et qu'on allait couronner le roi de Rome et l'impératrice Marie-Louise. M. le maire, M. l'adjoint et les conseillers municipaux ne parlaient plus que des droits du trône, et même on fit un discours exprès dans la salle de la mairie. C'est M. le professeur Burguet l'aîné qui fit ce discours, et M. le baron Parmentier qui le lut. Mais les gens n'étaient pas attendris, parce que chacun avait peur d'être enlevé par la conscription ; on pensait bien qu'il allait falloir beaucoup de soldats : voilà ce qui troublait le monde, et pour ma part j'en maigrissais à vue d'oeil. M. Goulden avait beau me dire : "Ne crains rien, Joseph, tu ne peux pas marcher. Considère, mon enfant, qu'un être aussi boiteux que toi resterait en route à la première étape !" Tout cela ne m'empêchait pas d'être rempli d'inquiétude.

On ne pensait déjà plus à ceux de la Russie, excepté leurs familles.

M. Goulden, quand nous étions seuls à travailler, me disait quelquefois :

"Si ceux qui sont nos maîtres, et qui disent que Dieu les a mis sur la terre pour faire notre bonheur, pouvaient se figurer, au commencement d'une campagne, les pauvres vieillards, les malheureuses mères auxquels ils vont en quelque sorte arracher le coeur et les entrailles pour satisfaire leur orgueil ; s'ils pouvaient voir leurs larmes et entendre leurs gémissements au moment où l'on viendra leur dire : "Votre enfant est mort... vous ne le "verrez plus jamais ! il a péri sous les pieds des chevaux, ou bien écrasé "par un boulet, ou bien dans un hôpital, au loin, -- après avoir été "découpé, -- dans la fièvre, sans consolation, en vous appelant comme "lorsqu'il était petit !... "s'ils pouvaient se figurer les larmes de ces mères, je crois que pas un seul ne serait assez barbare pour continuer. Mais ils ne pensent à rien ; ils croient que les autres n'aiment pas leurs enfants autant qu'eux ; ils prennent les gens pour des bêtes ! Ils se trompent ; tout leur grand génie et toutes leurs grandes idées de gloire ne sont rien, car il n'y a qu'une chose pour laquelle un peuple doit marcher -- les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards --, c'est quand on attaque notre Liberté, comme en 92 ; alors on meurt ensemble ou l'on gagne ensemble ; celui qui reste en arrière est un lâche ; il veut que les autres se battent pour lui... la victoire n'est pas pour quelques-uns, elle est pour tous, le fils et le père défendent leur famille ; s'ils sont tués, c'est un malheur, mais ils sont morts pour leurs droits. Voilà, Joseph, la seule guerre juste, où personne ne peut se plaindre ; toutes les autres sont honteuses, et la gloire qu'elles rapportent n'est pas la gloire d'un homme, c'est la gloire d'une bête sauvage !"

Ainsi me parlait le bon M. Goulden, et je pensais bien comme lui.

Mais tout à coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche à la mairie, où l'on voyait que l'Empereur allait lever, avec un sénatus-consulte, comme on disait dans ce temps-là, d'abord 150000 conscrits de 1813, ensuite 100 cohortes du premier ban de 1812, qui se croyaient déjà réchappées, ensuite 100000 conscrits de 1809 à 1812, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que tous les trous seraient bouchés, et que même nous aurions une plus grande armée qu'avant d'aller en Russie.

Quand le père Fouze, le vitrier, vint nous raconter cette affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse car je me dis en moi-même :

"Maintenant on prend tout : les pères de famille depuis 1809 ; je suis perdu !"

M. Goulden me versa de l'eau dans le cou, mes bras pendaient, j'étais pâle comme un mort.

Du reste, je n'étais pas le seul auquel l'affiche de la mairie produisît un pareil effet ; en cette année beaucoup de jeunes gens refusèrent de partir : les uns se cassaient les dents, pour s'empêcher de pouvoir déchirer la cartouche, les autres se faisaient sauter le pouce avec des pistolets, pour s'empêcher de pouvoir tenir le fusil ; d'autres se sauvaient dans les bois, on les appelait les réfractaires, et l'on ne trouvait plus assez de gendarmes pour courir après eux.

Et c'est aussi dans le même temps que les mères de famille prirent le courage en quelque sorte de se révolter, et d'encourager leurs garçons à ne pas obéir aux gendarmes. Elles les aidaient de toutes les façons elles criaient contre l'Empereur et les curés de toutes les religions les soutenaient, enfin la mesure était pleine !

Le jour même de l'affiche, je me rendis aux Quatre-Vents ; mais ce n'était pas alors dans la joie de mon coeur, c'était comme le dernier des malheureux auquel on enlève son amour et sa vie. Je ne me tenais plus sur mes jambes ; et quand j'arrivai là-bas, ne sachant comment annoncer notre malheur, je vis en entrant qu'on savait déjà tout à la maison, car Catherine pleurait à chaudes larmes, et la tante Grédel était pâle d'indignation.

D'abord nous nous embrassâmes en silence, et le premier mot que me dit la tante Grédel, en repoussant brusquement ses cheveux gris derrière ses oreilles, ce fut :

"Tu ne partiras pas !... Est-ce que ces guerres nous regardent, nous ? Le curé lui-même a dit que c'était trop fort à la fin ; qu'on devrait faire la paix. Tu resteras ! Ne pleure pas, Catherine, je te dis qu'il restera.

Elle était toute verte de colère, et bousculait ses marmites en parlant.

"Voilà longtemps, dit-elle, que ce grand carnage me dégoûte ; il a déjà fallu que nos deux pauvres cousins Kasper et Yokel aillent se faire casser les os en Espagne, pour cet Empereur, et maintenant il vient encore nous demander les jeunes ; il n'est pas content d'en avoir fait périr trois cent mille en Russie. Au lieu de songer à la paix, comme un homme de bon sens, il ne pense qu'à faire massacrer les derniers qui restent... On verra ! on verra !

-- Au nom du Ciel ! tante Grédel, taisez-vous, parlez plus bas, lui dis-je en regardant la fenêtre, on pourrait vous entendre ; nous serions tous perdus.

-- Eh bien, je parle pour qu'on m'entende, reprit-elle ; ton Napoléon ne me fait pas peur ; il a commencé par nous empêcher de parler, pour faire ce qu'il voudrait... mais tout cela va finir !... Quatre jeunes femmes vont perdre leurs maris rien que dans notre village, et dix pauvres garçons vont tout abandonner, malgré père et mère, malgré la justice, malgré le bon Dieu, malgré la religion... n'est-ce pas abominable ?"

Et comme je voulais répondre :

"Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-là n'a pas de coeur !... il finira mal !... Dieu s'est déjà montré cet hiver : il a vu qu'on avait plus peur d'un homme que de lui, que les mères elles-mêmes, comme du temps d'Hérode, n'osaient plus retenir la chair de leur chair, quand il la demandait pour le massacre ; alors il a fait venir le froid, et notre armée a péri... et tous ceux qui vont partir sont morts d'avance : Dieu est las ! Toi, tu ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'entêtement, je ne veux pas que tu partes ; tu te sauveras dans les bois avec Jean Kraft, Louis Bême et tous les plus courageux garçons d'ici ; vous irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi nous irons près de vous jusqu'à la fin de l'extermination."

Alors la tante Grédel se tut d'elle-même. Au lieu de nous faire un dîner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme :

-- "Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur... tout cela va changer."

Je rentrai vers quatre heures du soir à Phalsbourg un peu plus calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue de la Munitionnaire, voilà que j'entends, au coin du collège, le tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande foule autour de lui. Je cours pour écouter les publications, et j'arrive juste au moment où cela commençait.

Harmantier lut que, par le sénatus-consulte du 3, le tirage de la conscription aurait lieu le 15.

Nous étions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. Cela me bouleversa.

Tous ceux qui se trouvaient là s'en allaient à droite et à gauche dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et je dis à M. Goulden :

"On tire jeudi prochain.

-- Ah ! fit-il, on ne perd pas de temps... ça presse."

Il est facile de se faire une idée de mon chagrin durant ce jour et les suivants. Je ne tenais plus en place ; sans cesse je me voyais sur le point d'abandonner le pays. Il me semblait d'avance courir dans les bois, ayant à mes trousses des gendarmes criant : "Halte ! halte !" Puis je me représentais la désolation de Catherine, de la tante Grédel, de M. Goulden. Quelquefois je croyais marcher en rang, avec une quantité d'autres malheureux auxquels on criait : "En avant !... A la baïonnette !" tandis que les boulets en enlevaient des files entières. J'entendais ronfler ces boulets et siffler les balles, enfin j'étais dans un état pitoyable.

"Du calme, Joseph, me disait M. Goulden ; ne te tourmente donc pas ainsi. Pense que, de toute la conscription, il n'y en a pas dix peut-être qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour rester. Il faudrait que le chirurgien fût aveugle pour te recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place... Tranquillise-toi !"

Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.

C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des transes extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi matin, j'étais tellement pâle, tellement défait, que les parents de conscrits enviaient en quelque sorte ma mine pour leur fils. "Celui-là, se disaient-ils, a de la chance... il tomberait par terre en soufflant dessus... Il y a des gens qui naissent sous une bonne étoile !"


VI


Il aurait fallu voir la mairie de Phalsbourg le matin du 15 janvier 1813, pendant le tirage. Aujourd'hui, c'est quelque chose de perdre à la conscription, d'être forcé d'abandonner ses parents, ses amis, son village, ses boeufs et ses terres, pour aller apprendre, Dieu sait où : "-- Une... deusse !... une... deusse !... Halte !... Tête droite... tête gauche... fixe !... Portez armes !... etc." -- Oui, c'est quelque chose, mais on en revient ; on peut se dire avec quelque confiance : "Dans sept ans, je retrouverai mon vieux nid, mes parents et peut-être aussi mon amoureuse... J'aurai vu le monde... J'aurai même des titres pour être garde forestier ou gendarme !" Cela console les gens raisonnables. Mais dans ce temps-là, quand vous aviez le malheur de perdre, c'était fini ; sur cent, souvent pas un ne revenait : l'idée de partir définitivement ne pouvait presque pas vous entrer dans la tête.

Ce jour-là donc, ceux du Harberg, de Garbourg et des Quatre-Vents devaient tirer les premiers, ensuite ceux de la ville, ensuite ceux de Wéchem et de Mittelbronn.

De bon matin je fus debout, et les deux coudes sur l'établi, je me mis à regarder tous ces gens défiler : ces garçons en blouse, ces pauvres vieux en bonnet de coton et petite veste, ces vieilles en casaquin et jupe de laine, le dos courbé, la figure défaite, le bâton ou le parapluie sous le bras. Ils arrivaient par familles. M. le sous-préfet de Sarrebourg, en collet d'argent, et son secrétaire, descendus la veille au Boeuf-Rouge, regardaient aussi par la fenêtre.

Vers huit heures, M. Goulden se mit à l'ouvrage, après avoir déjeuné ; moi je n'avais rien pris, et je regardais toujours, quand M. le maire Parmentier et son adjoint vinrent chercher M. le sous-préfet.

Le tirage commença sur les neuf heures, et bientôt on entendit la clarinette de Pfifer-Karl et le violon du grand Andrès retentir dans les rues. Ils jouaient la marche des Suédois ; c'est sur cet air que des milliers de pauvres diables ont quitté la vieille Alsace pour toujours. Les conscrits dansaient, ils se balançaient bras dessus, bras dessous, ils poussaient des cris à fendre les nuages, et frappaient la terre du talon en secouant leurs chapeaux, essayant de paraître joyeux tandis qu'ils avaient la mort dans l'âme... enfin, c'est la mode ; et le grand Andrès, sec, raide, jaune comme du bois, avec son camarade tout rond, les joues gonflées jusqu'aux oreilles, ressemblaient à ces êtres qui vous conduisent au cimetière, en causant entre eux de choses indifférentes.

Cette musique, ces cris me rendaient triste.

Je venais de mettre mon habit à queue de morue et mon castor pour sortir, lorsque la tante Grédel et Catherine entrèrent en disant :

"Bonjour, monsieur Goulden ! nous arrivons pour la conscription."

Je vis tout de suite combien Catherine avait pleuré, ses yeux étaient rouges, et d'abord elle se pendit à mon cou pendant que sa mère tournait autour de moi.

M. Goulden leur dit :

"Ce doit être bientôt l'heure pour les jeunes gens de la ville ?

-- Oui, monsieur Goulden, répondit Catherine d'une voix faible ; ceux du Harberg ont fini.

-- Bon... bon... Eh bien, Joseph, il est temps que tu partes, dit-il. Mais ne te chagrine pas... Ne soyez pas effrayées. Ces tirages, voyez-vous, ne sont plus que pour la forme, depuis longtemps on ne gagne plus, ou quand on gagne, on est rattrapé deux ou trois ans plus tard : tous les numéros sont mauvais ! Quand le conseil de révision s'assemblera, nous verrons ce qu'il sera bon de faire. Aujourd'hui c'est une espèce de satisfaction qu'on donne aux gens de tirer à la loterie... mais tout le monde perd.

-- C'est égal, fit la tante Grédel, Joseph gagnera.

-- Oui, oui, répondit M. Goulden en souriant, cela ne peut pas manquer."

Alors je sortis avec Catherine et la tante, et nous remontâmes vers la grande place, où la foule se pressait. Dans toutes les boutiques, des douzaines de conscrits, en train d'acheter des rubans, se bousculaient autour des comptoirs ; on les voyait pleurer en chantant comme des possédés. D'autres, dans les auberges, s'embrassaient en sanglotant, mais ils chantaient toujours. Deux ou trois musiques des environs, celle du bohémien Waldteufel, de Rosselkasten et de Georges-Adam, étaient arrivées et se confondaient avec des éclats déchirants et terribles.

Catherine me serrait le bras, la tante Grédel nous suivait.

En face du corps de garde, j'aperçus de loin le colporteur Pinacle, sa balle ouverte sur une petite table, et, tout à côté, une grande perche garnie de rubans qu'il vendait aux conscrits.

- Je me dépêchais de passer, quand il me cria :

"Hé ! boiteux, halte ! halte !... arrive donc... je te garde un beau ruban. Il t'en faut un magnifique à toi... le ruban de ceux qui gagnent !"

Il agitait par-dessus sa tête un grand ruban noir, et je pâlis malgré moi. Mais, comme nous montions les marches de la mairie, voilà que justement un conscrit en descendait : c'était Klipfel, le forgeron de la Porte-de-France, il venait de tirer le numéro 8, et s'écria de loin :

"Le ruban noir, Pinacle, le ruban noir !... Apporte... coûte que coûte !"

Il avait une figure sombre et riait. Son petit frère Jean pleurait derrière en criant :

"Non, Jacob, non, pas le ruban noir !"

Mais Pinacle attachait déjà le ruban au chapeau du forgeron pendant que celui-ci disait :

"Voilà ce qu'il nous faut maintenant... Nous sommes tous morts... nous devons porter notre deuil !"

Et d'une voix sauvage, il cria : Vive l'Empereur !

J'étais plus content de voir ce ruban à son chapeau qu'au mien, et je me glissai bien vite dans la foule pour échapper à Pinacle.

Nous eûmes mille peines à entrer sous la voûte de la mairie, et à grimper le vieil escalier de chêne, où les gens montaient et descendaient comme une véritable fourmilière. Dans la grande salle en haut, le gendarme Kelz se promenait, maintenant l'ordre autant que possible. Et dans la chambre du conseil, à côté -- où se trouve peinte la Justice un bandeau sur les yeux --, on entendait crier les numéros. De temps en temps un conscrit sortait, la face gonflée de sang, attachant son numéro sur son bonnet, et s'en allant la tête basse à travers la foule, comme un taureau furieux qui ne voit plus clair, et qui voudrait se casser les cornes au mur. D'autres, au contraire, passaient pâles comme des morts.

Les fenêtres de la mairie étaient ouvertes ; on entendait dehors les cinq ou six musiques jouer à la fois. C'était épouvantable.

Je serrais la main de Catherine, et tout doucement nous arrivâmes, à travers ce monde, dans la salle où M. le sous-préfet, les maires et les secrétaires, sur leur tribune, criaient les numéros à haute voix, comme on prononce des jugements, car tous les numéros étaient de véritables jugements.

Nous attendîmes longtemps.

Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, lorsque enfin on appela mon nom.

Je m'avançai sans voir ni entendre, je mis la main dans la caisse et je tirai un numéro.

M. le sous-préfet cria : "Numéro 17 !"

Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et la tante derrière moi. Nous descendîmes sur la place, et, ayant un peu d'air, je me rappelai que j'avais tiré le numéro 17.

La tante Grédel paraissait confondue.

"Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche, dit-elle ; mais ce gueux de Pinacle t'a jeté un mauvais sort."

En même temps elle tira de ma poche de derrière un bout de corde. Moi, de grosses gouttes de sueur me coulaient du front ; Catherine était toute pâle, et c'est ainsi que nous retournâmes chez M. Goulden.

"Quel numéro as-tu, Joseph ? me dit-il aussitôt.

-- Dix-sept", répondit la tante en s'asseyant les mains sur les genoux.

Un instant M. Goulden parut troublé, mais ensuite il dit :

"Autant celui-là qu'un autre... tous partiront... il faut remplir les cadres. Cela ne signifie rien pour Joseph. J'irai voir M. le maire, M. le commandant de place... Ce n'est pas pour leur faire un mensonge ; dire que Joseph est boiteux, toute la ville le sait ; mais, dans la presse, on pourrait passer là-dessus. Voilà pourquoi j'irai les voir. Ainsi ne vous troublez pas, reprenez confiance."

Ces paroles du bon M. Goulden rassurèrent la tante Grédel et Catherine, qui s'en retournèrent aux Quatre-Vents pleines de bonnes espérances ; mais pour moi c'était autre chose : depuis ce moment je n'eus plus une minute de tranquillité, ni jour ni nuit.

L'empereur avait une bonne habitude : il ne laissait pas les conscrits languir chez eux. Aussitôt après le tirage arrivait le conseil de révision et, quelques jours après, la feuille de route. Il ne faisait pas comme ces arracheurs de dents qui vous montrent d'abord leurs pinces et leurs crochets, et qui vous regardent longtemps dans la bouche, de sorte que vous attrapez la colique avant qu'ils se soient décidés : il allait rondement !

Trois jours après le tirage, le conseil de révision était à l'hôtel de ville, avec tous les maires du pays et quelques notables, pour donner des renseignements au besoin.

La veille, M. Goulden avait mis sa grande capote marron et sa belle perruque pour aller remonter l'horloge de M. le maire et celle du commandant de place. Il était revenu la mine riante et m'avait dit :

"Cela marchera... M. le maire et M. le commandant savent bien que tu es boiteux, c'est assez clair, que diable ! Ils m'ont répondu tout de suite : "Hé ! monsieur Goulden, ce jeune homme est boiteux, à quoi bon nous parler de lui ? Ne vous inquiétez de rien, ce ne sont pas des infirmes qu'il nous faut, ce sont des soldats."

Ces paroles m'avaient mis du baume dans le sang, et cette nuit-là je dormis comme un bienheureux. Mais le lendemain la peur me reprit : je me représentai tout à coup combien de gens criblés de défauts partaient tout de même, et combien d'autres avaient l'indélicatesse de s'en inventer pour tromper le conseil, par exemple, d'avaler des choses nuisibles, afin de se rendre pâles, ou de se lier la jambe afin de se donner des varices ou de faire les sourds, les aveugles, les imbéciles. Et songeant à ces choses je frémis de n'être pas assez boiteux, et je résolus d'avoir aussi l'air minable. J'avais entendu dire que le vinaigre donne des maux d'estomac, et, sans en prévenir M. Goulden, dans ma peur j'avalai tout le vinaigre qui se trouvait dans la petite burette de l'huilier. Ensuite je m'habillai, pensant avoir une mine de déterré, car le vinaigre était très fort et me travaillait intérieurement. Mais, en entrant dans la chambre de M. Goulden, à peine m'eut-il vu qu'il s'écria :

"Joseph, qu'as-tu donc ? tu es rouge comme un coq !"

Et moi-même, m'étant regardé dans le miroir, je vis que, jusqu'à mes oreilles et jusqu'au bout de mon nez, tout était rouge. Alors je fus effrayé ; mais, au lieu de pâlir, je devins encore plus rouge, et je m'écriai dans la désolation :

"Maintenant je suis perdu ! Je vais avoir l'air d'un garçon qui n'a pas de défauts, et même qui se porte très bien : c'est le vinaigre qui me monte à la tête.

-- Quel vinaigre ? demanda M. Goulden.

-- Celui de l'huilier, que j'ai bu pour être pâle, comme on raconte de mademoiselle Sclapp, l'organiste. O Dieu, quelle mauvaise idée j'ai eue !

-- Cela ne t'empêchera pas d'être boiteux, dit M. Goulden ; seulement tu voulais tromper le conseil, et ce n'est pas honnête ! Mais voici neuf heures et demie qui sonnent ; Werner est venu me prévenir hier que tu passerais à dix heures... Ainsi dépêche-toi."

Il me fallut donc partir en cet état ; le feu du vinaigre me sortait des joues. Lorsque je rencontrai la tante et Catherine, qui m'attendaient sous la voûte de la mairie, elles me reconnurent à peine.

"Comme tu as l'air content et réjoui !" me dit la tante Grédel.

En entendant cela, j'aurais eu bien sûr une faiblesse, si le vinaigre ne m'avait pas soutenu malgré moi.

Je montai donc l'escalier dans un trouble extraordinaire, sans pouvoir remuer la langue pour répondre, tant j'éprouvais d'horreur contre ma bêtise.

En haut, déjà plus de vingt-cinq conscrits, qui se prétendaient infirmes, étaient reçus ; et plus de vingt-cinq autres, assis sur le banc contre le mur, regardaient à terre, les joues pendantes, en attendant leur tour.

Le vieux gendarme Kelz, avec son grand chapeau à cornes, se promenait de long en large ; dès qu'il me vit, il s'arrêta comme émerveillé, puis il s'écria :

"A la bonne heure ! à la bonne heure ! au moins en voilà un qui n'est pas fâché de partir : l'amour de la gloire éclate dans ses yeux."

Et me posant la main sur l'épaule :

"C'est bien, Joseph, fit-il, je te prédis qu'à la fin de la campagne, tu seras caporal.

-- Mais je suis boiteux ! m'écriai-je indigné.

-- Boiteux ! dit Kelz en clignant de l'oeil et souriant, boiteux ! C'est égal, avec une mine pareille on fait toujours son chemin."

Il avait à peine fini son discours que la salle du conseil de révision s'ouvrit et que l'autre gendarme Werner, se penchant à la porte, cria d'une voix rude.

"Joseph Bertha !"

J'entrai, boitant le plus que je pouvais, et Werner referma la porte. Les maires du canton étaient assis sur des chaises en demi-cercle, M. le sous-préfet et M. le maire de Phalsbourg au milieu, dans des fauteuils, et le secrétaire Freylig, à sa table. Un conscrit du Harberg se rhabillait ; le gendarme Descarmes l'aidait à mettre ses bretelles. Ce conscrit, avec ses grands cheveux bruns pendant sur les yeux, le cou nu et la bouche ouverte pour soupirer, avait l'air d'un homme qu'on va pendre. Deux médecins, M. le chirurgien-major de l'hôpital, avec un autre en uniforme causaient au milieu de la salle. Ils se retournèrent en me disant :

"Déshabillez-vous."

Et je me déshabillai jusqu'à la chemise, que Werner m'ôta. Les autres me regardaient.

M. le sous-préfet dit :

"Voilà un garçon plein de santé."

Ces mots me mirent en colère ; malgré cela, je répondis honnêtement :

"Mais je suis boiteux, monsieur le sous-préfet."

Les chirurgiens me regardèrent, et celui de l'hôpital, à qui M. le commandant de place avait sans doute parlé de moi, dit :

"La jambe gauche est un peu courte.

-- Bah ! fit l'autre, elle est solide."

Puis, me posant la main sur la poitrine :

"La conformation est bonne, dit-il ; toussez."

Je toussai le moins fort que je pus ; mais il trouva tout de même que j'avais un bon timbre, et dit encore : "Regardez ces couleurs ; voilà ce qui s'appelle un beau sang."

Alors moi, voyant qu'on allait me prendre si je ne disais rien, je répondis :

"J'ai bu du vinaigre.

-- Ah ! fit-il, ça prouve que vous avez un bon estomac, puisque vous aimez le vinaigre.

-- Mais je suis boiteux ! m'écriai-je tout désolé.

-- Bah ! ne vous chagrinez pas, reprit cet homme ; votre jambe est solide, j'en réponds.

-- Tout cela, dit alors M. le maire, n'empêche pas ce jeune homme de boiter depuis sa naissance ; c'est un fait connu de tout Phalsbourg.

-- Sans doute, fit aussitôt le médecin de l'hôpital, la jambe gauche est trop courte ; c'est un cas d'exemption.

-- Oui, reprit M. le maire, je suis sûr que ce garçon-là ne pourrait pas supporter une longue marche ; il resterait en route à la deuxième étape."

Le premier médecin ne disait plus rien.

Je me croyais déjà sauvé de la guerre, quand M. le sous-préfet me demanda :

"Vous êtes bien Joseph Bertha ?

-- Oui, monsieur le sous-préfet, répondis-je.

-- Eh bien messieurs dit-il en sortant une lettre de son portefeuille, écoutez."

Il se mit à lire cette lettre, dans laquelle on racontait que, six mois avant, j'avais parié d'aller à Saverne et d'en revenir plus vite que Pinacle ; que nous avions fait ce chemin ensemble en moins de trois heures, et que j'avais gagné.

C'était malheureusement vrai ! ce gueux de Pinacle m'appelait toujours boiteux, et dans ma colère, j'avais parié contre lui. Tout le monde le savait, je ne pouvais donc pas soutenir le contraire.

Comme je restais confondu, le premier chirurgien me dit :

"Voilà qui tranche la question ; rhabillez-vous."

Et, se tournant vers le secrétaire, il s'écria :

"Bon pour le service !"

Je me rhabillai dans un désespoir épouvantable.

Werner en appela un autre. Je ne faisais plus attention à rien... quelqu'un m'aidait à passer les manches de mon habit. Tout à coup je fus sur l'escalier, et comme Catherine me demandait ce qui s'était passé, je poussai un sanglot terrible ; je serais tombé du haut en bas, si la tante Grédel ne m'avait pas soutenu.

Nous sortîmes par-derrière et nous traversâmes la petite place ; je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Sous la halle, dans l'ombre, nous nous arrêtâmes en nous embrassant.

La tante Grédel criait :

"Ah ! les brigands !... ils enlèvent maintenant jusqu'aux boiteux... jusqu'aux infirmes ! Il leur faut tout ! Qu'ils viennent donc aussi nous prendre !"

Les gens se réunissaient, et le boucher Sépel, qui découpait là sa viande sur l'étal, dit :

"Mère Grédel, au nom du Ciel, taisez-vous... On serait capable de vous mettre en prison.

-- Eh ! bien, qu'on m'y mette, s'écria-t-elle, qu'on me massacre ; je dis que les hommes sont des lâches de permettre ces horreurs !"

Mais, le sergent de ville s'étant approché, nous repartîmes ensemble en pleurant. Nous tournâmes le coin du café Hemmerlé, et nous entrâmes chez nous. Les gens nous regardaient de leurs fenêtres et se disaient : "En voilà encore un qui part !"

M. Goulden, sachant que la tante Grédel et Catherine viendraient dîner avec nous le jour de la révision, avait fait apporter du Mouton-d'Or une oie farcie et deux bouteilles de bon vin d'Alsace. Il était convaincu que j'allais être réformé tout de suite ; aussi, quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer ensemble dans une désolation pareille.

"Qu'est-ce que c'est ?" dit-il en relevant son bonnet de soie sur son front chauve, et nous regardant les yeux écarquillés

Je n'avais pas la force de lui répondre ; je me jetai dans le fauteuil en fondant en larmes. Catherine s'assit près de moi, les bras autour de mon cou, et nos sanglots redoublèrent.

La tante Grédel dit :

"Les gueux l'ont pris.

-- Ce n'est pas possible ! fit M Goulden, dont les bras tombèrent.

-- Oui, c'est tout ce qu'on peut voir de pire, dit la tante ; ça montre bien de la scélératesse de ces gens."

Et s'animant de plus en plus, elle criait :

"Il ne viendra donc plus de révolution ! Ces bandits seront donc toujours les maîtres !

-- Voyons, voyons, mère Grédel, calmez-vous, disait M. Goulden. Au nom du ciel, ne criez pas si haut. Joseph, raconte-nous raisonnablement les choses ; ils se sont trompés... ce n'est pas possible autrement... M. le maire et le médecin de l'hôpital n'ont donc rien dit ?"

Je racontai en gémissant l'histoire de la lettre ; et la tante Grédel, qui ne savait rien de cela, se mit à crier en levant les poings :

"Ah ! le brigand ! Dieu veuille qu'il entre encore une fois chez nous ! je lui fends la tête avec ma hachette."

M. Goulden était consterné.

"Comment ! tu n'as pas crié que c'était faux ! dit-il ; c'est donc vrai cette histoire ?"

Et comme je baissais la tête sans répondre, joignant les mains il ajouta :

"Ah ! la jeunesse, la jeunesse, cela ne pense à rien... Quelle imprudence... quelle imprudence !"

Il se promenait autour de la chambre ; puis il s'assit pour essayer ses lunettes, et la tante Grédel dit :

"Oui, mais ils ne l'auront pas tout de même, leurs méchancetés ne serviront à rien : ce soir, Joseph sera déjà dans la montagne, en route pour la Suisse."

M. Goulden, en entendant cela, devint grave ; il fronça le sourcil et répondit au bout d'un instant :

"C'est un malheur... un grand malheur... car Joseph est réellement boiteux... On le reconnaîtra plus tard ; il ne pourra pas marcher deux jours sans rester en arrière et sans tomber malade. Mais vous avez tort, mère Grédel, de parler comme vous faites et de lui donner un mauvais conseil.

-- Un mauvais conseil ! dit-elle ; vous êtes donc aussi pour faire massacrer les gens, vous ?

-- Non, répondit-il, je n'aime pas les guerres, surtout celles où des cent mille hommes perdent la vie pour la gloire d'un seul. Mais ces guerres-là sont finies ; ce n'est plus pour gagner de la gloire et des royaumes qu'on lève des soldats, c'est pour défendre le pays, qu'on a compromis à force de tyrannie et d'ambition. On voudrait bien la paix maintenant ! Malheureusement les Russes s'avancent, les Prussiens se mettent avec eux, et nos amis les Autrichiens n'attendent qu'une bonne occasion de nous tomber sur le dos ; si l'on ne va pas à leur rencontre, ils viendront chez nous, car nous allons avoir l'Europe sur les bras comme en 93. C'est donc tout autre chose que nos guerres d'Espagne, de Russie et d'Allemagne. Et moi, tout vieux que je suis, mère Grédel, si le danger continue à grandir et si l'on a besoin des anciens de la République, j'aurais honte d'aller faire des horloges en Suisse, pendant que d'autres verseraient leur sang pour détendre mon pays. D'ailleurs, écoutez bien ceci : les déserteurs sont méprisés partout. Après avoir fait un coup pareil, on n'a plus de racines nulle part, on n'a plus ni père, ni mère, ni clocher, ni patrie... On s'est jugé soi-même incapable de remplir le premier de ses devoirs, qui est d'aimer et de soutenir son pays, même lorsqu'il a tort."

Il n'en dit pas plus en ce moment, et s'assit à la table d'un air grave.

"Mangeons, reprit-il après un instant de silence ; voici midi qui sonne. Mère Grédel et Catherine, asseyez-vous là."

Elles s'assirent, et nous mangeâmes. Je rêvais aux paroles de M. Goulden, qui me semblaient justes. La tante Grédel serrait les lèvres, et de temps en temps elle me regardait pour voir ce que je pensais. A la fin, elle dit :

"Moi, je me moque d'un pays où l'on prend les pères de famille, après avoir enlevé les garçons ! Si j'étais à la place de Joseph, je partirais tout de suite.

-- Écoutez, tante Grédel, lui répondis-je, vous savez que je n'aime rien tant que la paix et la tranquillité ; mais je ne voudrais pourtant pas me sauver comme un heimathslôss dans les autres pays. Malgré cela, je ferai ce que voudra Catherine : si elle me dit d'aller en Suisse, j'irai !..."

Alors Catherine, baissant la tête pour cacher ses larmes, dit tout bas :

"Je ne veux pas qu'on puisse t'appeler déserteur.

-- Eh bien, donc, je ferai comme les autres ! m'écriai-je ; puisque ceux de Phalsbourg et du Dagsberg partent pour la guerre, je partirai !"

M. Goulden ne fit aucune observation.

"Chacun est libre, dit-il ; seulement je suis content de voir que Joseph pense comme moi."

Puis le silence se rétablit, et vers deux heures, la tante Grédel, se levant, prit son panier. Elle semblait abattue et me dit :

"Joseph, tu ne veux pas m'écouter, mais c'est égal, avec la volonté du Seigneur, tout cela finira ; tu reviendras, si Dieu le veut, et Catherine t'attendra."

Catherine, se jetant à mon cou, se remit à pleurer, et moi plus encore qu'elle ; de sorte que M. Goulden lui-même ne pouvait s'empêcher de verser des larmes.

Enfin Catherine et sa mère descendirent l'escalier, et d'en bas la tante me cria :

"Tâche de revenir encore une ou deux fois chez nous, Joseph.

-- Oui, oui", lui répondis-je en fermant la porte.

Je ne me tenais plus sur mes jambes, jamais je n'avais été si malheureux, et même aujourd'hui, quand j'y pense, cela me retourne le coeur.


VII


Depuis ce jour je n'avais plus la tête à rien. J'essayai d'abord de me remettre à l'ouvrage ; mais sans cesse mes pensées étaient ailleurs, et M. Goulden lui-même me dit :

"Joseph, laisse cela... profite du peu de temps qui te reste à passer avec nous ; va voir Catherine et la mère Grédel. Je crois toujours qu'on te réformera ; mais que peut-on savoir ? On a tellement besoin de monde, que cela risque de traîner en longueur."

J'allais donc chaque matin aux Quatre-Vents et je passais mes journées avec Catherine. Nous étions bien tristes, et pourtant bien heureux tout de même de nous voir ; nous nous aimions plus encore qu'avant, si c'est possible. Catherine quelquefois essayait de chanter, comme dans le bon temps, mais tout à coup elle se mettait à pleurer. Alors nous pleurions ensemble, et la tante Grédel recommençait à maudire les guerres qui font le malheur de tout le monde. Elle disait que le conseil de révision méritait d'être pendu, que tous ces bandits s'entendaient ensemble pour vous empoisonner l'existence. Cela nous soulageait un peu de l'entendre crier, et nous trouvions qu'elle avait raison.

Le soir, je rentrais en ville vers huit ou neuf heures, au moment où l'on fermait les portes, et je voyais, en passant, toutes les petites auberges pleines de conscrits et de vieux soldats réformés qui buvaient ensemble. Les conscrits payaient toujours ; les autres, le bonnet de police crasseux sur l'oreille, le nez rouge, le vieux col de crin en guise de chemise, se retroussaient les moustaches en racontant d'un air majestueux leurs batailles, leurs marches et leurs duels.

On ne pouvait rien voir de plus abominable que ces trous pleins de fumée, le quinquet sous les poutres sombres, ces vieux ferrailleurs et ces jeunes gens en train de boire, de crier et de taper sur les tables comme des aveugles ; et derrière, dans l'ombre, la vieille Annette Schnaps, ou Marie Héring, la tignasse tordue sur la nuque, le peigne à trois dents en travers, observant ces choses en se grattant la hanche, ou bien en vidant un pot à la santé des braves.

C'était triste pour des fils de paysans, des gens honnêtes et laborieux de mener une existence pareille ; mais personne n'avait plus envie de travailler ; on aurait donné sa vie pour deux liards. A force de crier, de boire et de se désoler intérieurement, on finissait par s'endormir le nez sur la table, et les vieux vidaient les cruches en chantant :

La gloire nous appelle !


Moi qui voyais ces choses, je bénissais le Ciel, dans ma misère, de me donner d'honnêtes gens pour soutenir mon courage et m'empêcher de tomber entre pareilles mains.

Cela se prolongea jusqu'au 25 janvier. Depuis quelques jours, un grand nombre de conscrits italiens, des Piémontais et des Génois étaient arrivés en ville ; les uns gros et gras comme des Savoyards nourris de châtaignes, le grand chapeau pointu sur la tête crépue, le pantalon de bure, teint en vert sombre, et la petite veste également de bure, mais couleur de brique, serrés aux reins par une ceinture de cuir. Ils avaient des souliers énormes, et mangeaient du fromage sur le pouce, assis tout le long de la vieille halle. Les autres, secs, maigres, bruns, grelottaient dans leurs longues souquenilles, rien qu'à voir la neige sur les toits, et regardaient passer les femmes avec de grands yeux noirs et tristes. On les exerçait sur la place tous les jours à marcher au pas, ils allaient remplir les cadres du 6e léger à Mayence, et se reposaient un peu dans la caserne d'infanterie.

Le capitaine des recrues, qui s'appelait Vidal, logeait au-dessus de notre chambre. C'était un homme carré, solide, très ferme, et pourtant aussi très bon et très honnête. Il vint faire raccommoder la sonnerie de sa montre chez nous, et, quand il sut que j'étais conscrit et que j'avais peur de ne pas revenir, il m'encouragea disant "que tout n'est qu'habitude..., qu'au bout de cinq ou six mois, on se bat et l'on marche comme on mange de la soupe, et que beaucoup même s'habituent tellement à tirer des coups de fusil ou de canon sur les gens, qu'ils se considèrent comme malheureux lorsqu'ils n'ont pas cette jouissance."

Mais sa manière de raisonner n'était pas de mon goût, d'autant plus que je voyais cinq ou six gros grains de poudre sur une de ses joues, lesquels étaient entrés bien loin dans la peau, et qu'il m'expliqua provenir d'un coup de fusil qu'un Russe lui avait lâché presque sous le nez. Un état pareil me déplaisait de plus en plus, et, comme déjà plusieurs jours s'étaient passés sans nouvelles, je commençais à croire qu'on m'oubliait comme le grand Jacob, du Chèvre-Hof, dont tout le monde parle encore, à cause de son bonheur extraordinaire. La tante Grédel elle-même me disait chaque fois que j'allais chez eux : "Eh bien... eh bien... ils veulent donc nous laisser tranquilles !" lorsque, le matin du 25 janvier, au moment où j'allais partir pour les Quatre-Vents, M. Goulden, qui travaillait à son établi d'un air rêveur, se retourna les larmes aux yeux et me dit :

"Écoute, Joseph, j'ai voulu te laisser dormir encore tranquillement cette nuit ; mais il faut pourtant que tu le saches, mon enfant : hier soir, le brigadier de gendarmerie est venu m'apporter ta feuille de route. Tu pars avec les Piémontais et les Génois, et cinq ou six garçons de la ville : le fils Klipfel, le fils Loerig, Jean Furst et Gaspard Zébédé ; vous partez pour Mayence."

En entendant cela je sentis mes jambes s'en aller, et je m'assis sans pouvoir répondre un mot. M. Goulden sortit de son tiroir la feuille de route en belle écriture, et se mit à la lire lentement. Tout ce que Je me rappelle, c'est que Joseph Bertha, natif de Dabo, canton de Phalsbourg, arrondissement de Sarrebourg, était incorporé dans le 6e léger, et qu'il devait avoir rejoint son corps le 29 janvier, à Mayence.

Cette lettre me produisit un aussi mauvais effet que si je n'avais rien su d'avance ; je regardai cela comme quelque chose de nouveau, et j'en fus indigné.

M. Goulden, après un instant de silence, dit encore :

"C'est aujourd'hui que les Italiens partent, vers onze heures."

Alors, me réveillant comme d'un mauvais rêve, je m'écriai :

"Mais je ne reverrai donc plus Catherine ?

-- Si, Joseph, si, dit-il d'une voix tremblante ; j'ai fait prévenir la mère Grédel et Catherine ; ainsi, mon enfant, elles viendront, tu pourras les embrasser avant de partir."

Je voyais son chagrin et je m'attendrissais encore plus, de sorte que j'avais mille peines à m'empêcher de fondre en larmes.

Au bout d'une minute il reprit :

"Tu n'as besoin de t'inquiéter de rien, j'ai tout préparé d'avance. Et quand tu reviendras, Joseph, Si Dieu veut que je sois encore de ce monde, tu me trouveras toujours le même. Voici que je commence à me faire vieux ; mon plus grand bonheur aurait été de te conserver comme un fils, car j'ai trouvé dans toi le bon coeur et le bon esprit d'un honnête homme ; je t'aurais cédé mon fonds... nous aurions été bien ensemble... Catherine et toi vous auriez été mes enfants... Mais, puisqu'il en est ainsi, résignons-nous. Tout cela n'est que pour un peu de temps ; tu seras réformé, j'en suis sur : on verra bientôt que tu ne peux pas faire de longues marches."

Tandis qu'il parlait, moi, la tête sur les genoux, je sanglotais tout bas.

A la fin, il se leva et sortit de l'armoire un sac de soldat en peau de vache, qu'il posa sur la table. Je le regardais tout abattu, ne songeant à rien qu'au malheur de partir.

"Voici ton sac, dit-il, j'ai mis là-dedans tout ce qu'il te faut : deux chemises de toile, deux gilets de flanelle et le reste. Tu recevras deux chemises à Mayence, c'est tout ce qu'il te faudra ; mais je t'ai fait faire des souliers, car rien n'est plus mauvais que les souliers des fournisseurs ; c'est presque toujours du cuir de cheval, qui vous échauffe terriblement les pieds. Tu n'es pas déjà trop solide sur tes jambes, mon pauvre enfant ; au moins que tu n'aies pas cette douleur de plus. Enfin voilà... c'est tout."

Il posa le sac sur la table et se rassit.

Dehors on entendait les allées et les venues des Italiens qui se préparaient à partir. Au-dessus de nous, le capitaine Vidal donnait des ordres. Il avait son cheval à la caserne de gendarmerie, et disait à son soldat d'aller voir s'il était bien bouchonné, s'il avait reçu son avoine.

Tout ce bruit, tout ce mouvement me produisait un effet étrange, et je ne pouvais encore croire qu'il fallait quitter la ville. Comme j'étais ainsi dans le plus grand trouble, voilà que la porte s'ouvre, et que Catherine se jette dans mes bras en gémissant, et que la mère Grédel crie :

"Je te disais bien qu'il fallait te sauver en Suisse... que ces gueux finiraient par t'emmener... Je te le disais bien... tu n'as pas voulu me croire.

-- Mère Grédel, répondit aussitôt M. Goulden, de partir pour faire son devoir, ce n'est pas un aussi grand malheur que d'être méprisé par les honnêtes gens. Au lieu de tous ces cris et de tous ces reproches qui ne servent à rien, vous feriez mieux de consoler et de soutenir Joseph.

-- Ah ! dit-elle, je ne lui fais pas de reproches, non ! quoique ce soit terrible de voir des choses pareilles."

Catherine ne me quittait pas ; elle s'était assise à côté de moi, et nous nous embrassions.

"Tu reviendras, faisait-elle en me serrant.

-- Oui... oui, lui disais-je tout bas ; et toi, tu penseras toujours à moi... tu n'en aimeras pas un autre !"

Alors elle sanglotait en disant :

"Oh ! non, je ne veux jamais aimer que toi !"

Cela durait depuis un quart d'heure, lorsque la porte s'ouvrit, et que le capitaine Vidal entra, le manteau roulé comme un cor de chasse sur son épaule.

"Eh bien, dit-il, eh bien, et notre jeune homme ?

-- Le voilà, répondit M. Goulden.

-- Ah ! oui, fit le capitaine, ils sont en train de se désoler, c'est tout simple... Je me rappelle ça... nous laissons tous quelqu'un au pays."

Puis, élevant la voix :

"Allons, jeune homme, du courage ! Nous ne sommes plus un enfant, que diable !"

II regarda Catherine :

"C'est égal, dit-il à M. Goulden, je comprends qu'il n'aime pas de partir."

Le tambour battait à tous les coins de la rue, le capitaine Vidal ajouta :

"Nous avons encore vingt minutes pour lever le pied."

Et, me lançant un coup d'oeil :

"Ne manquons pas au premier appel, jeune homme", fit-il en serrant la main de M. Goulden.

Il sortit ; on entendait son cheval piaffer à la porte.

Le temps était gris, la tristesse m'accablait, je ne pouvais lâcher Catherine.

Tout à coup le roulement commença ; tous les tambours s'étaient réunis sur la place. M. Goulden, prenant aussitôt le sac par ses courroies, sur la table, dit d'un ton grave :

"Joseph ; maintenant embrassons-nous... il est temps."

Je me redressai tout pâle, il m'attacha le sac sur les épaules. Catherine, assise, la figure dans son tablier, sanglotait. La mère Grédel, debout, me regardait les lèvres serrées.

Le roulement continuait toujours ; subitement il se tut.

"L'appel va commencer", dit M. Goulden en m'embrassant, et tout à coup son coeur éclata ; il se mit à pleurer, m'appelant tout bas son enfant et me disant :

"Courage !"

La mère Grédel s'assit ; comme je me baissais vers elle, elle me prit la tête entre ses mains, et, m'embrassant, elle criait :

"Je t'ai toujours aimé, Joseph, depuis que tu n'étais qu'un enfant... je t'ai toujours aimé ! tu ne nous as donné que de la satisfaction, et maintenant il faut que tu partes... Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur !"

Moi, je ne pleurais plus.

Quand la tante Grédel m'eut lâché, je regardai Catherine, qui ne bougeait pas, et, m'étant approché, je la baisai sur le cou. Elle ne se leva point, et je m'en allai bien vite, n'ayant plus de force, lorsqu'elle se mit à crier d'une voix déchirante :

"Joseph !... Joseph !"

Alors je me retournai ; nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et, quelques instants encore, nous restâmes ainsi, sanglotant. Catherine ne pouvait plus se tenir ; je la posai dans le fauteuil et je partis sans oser tourner la tête.

J'étais déjà sur la place, au milieu des Italiens et d'une foule de gens qui criaient et pleuraient en reconduisant leurs garçons, et je ne voyais rien, je n'entendais rien.

Quand le roulement recommença, je regardai et je vis que j'étais entre Klipfel et Furst, tous deux le sac au dos ; leurs parents devant nous, sur la place, pleuraient comme pour un enterrement. A droite, près de l'hôtel de ville, le capitaine Vidal, à cheval sur sa petite jument grise, causait avec deux officiers d'infanterie. Les sergents faisaient l'appel et l'on répondait.

On appela Zébédé, Furst, Klipfel, Bertha, nous répondîmes comme les autres ; puis le capitaine commanda : "Marche !" et nous partîmes deux à deux vers la porte de France.

Au coin du boulanger Spitz, une vieille, au premier, cria de sa fenêtre, d'une voix étranglée :

"Kasper ! Kasper !"

C'était la grand-mère de Zébédé ; son menton tremblait. Zébédé leva la main sans répondre ; il était aussi bien triste et baissait la tête.

Moi, je frémissais d'avance de passer devant chez nous. En arrivant là, mes jambes fléchissaient, j'entendis aussi quelqu'un crier des fenêtres, mais je tournai la tête du côté de l'auberge du Boeuf-Rouge ; le bruit des tambours couvrait tout.

Les enfants couraient derrière nous en criant :

"Les voilà qui partent... Tiens, voilà Klipfel, voilà Joseph !"

Sous la porte de France, les hommes de garde rangés en ligne, l'arme au bras, nous regardèrent défiler. Nous traversâmes l'avancée, puis nos tambours se turent, et nous tournâmes à droite. On n'entendait plus que le bruit des pas dans la boue, car la neige fondait.

Nous avions dépassé la ferme de Gerberhoff et nous allions descendre la côte du grand pont, lorsque j'entendis quelqu'un me parler : c'était le capitaine qui me criait du haut de son cheval :

"A la bonne heure, jeune homme, je suis content de vous !"

En entendant cela, je ne pus m'empêcher de répandre encore des larmes, et le grand Furst aussi ; nous pleurions en marchant. Les autres, pâles comme des morts, ne disaient rien. Au grand pont, Zébédé sortit sa pipe pour fumer. Devant nous, les Italiens parlaient et riaient entre eux, étant habitués depuis trois semaines à cette existence.

Une fois sur la côte de Metting, à plus d'une lieue de la ville, comme nous allions redescendre, Klipfel me toucha l'épaule, et tournant la tête il me dit :

"Regarde là-bas..."

Je regardai, et j'aperçus Phalsbourg bien loin au-dessous de nous, les casernes, les poudrières, et le clocher d'où j'avais vu la maison de Catherine, six semaines avant, avec le vieux Brainstein : tout cela gris, les bois noirs autour. J'aurais bien voulu m'arrêter là quelques instants ; mais la troupe marchait, il fallut suivre. Nous descendîmes à Metting.


VIII


Ce même jour, nous allâmes jusqu'à Bitche, puis le lendemain à Hornbach, à Kaiserslautern, etc. Le temps s'était remis à la neige.

Combien de fois, durant cette longue route, je regrettai le bon manteau de M. Goulden et ses souliers à doubles semelles !

Nous traversions des villages sans nombre, tantôt en montagne, tantôt en plaine. A l'entrée de chaque bourgade, les tambours attachaient leur caisse et battaient la marche ; alors nous redressions la tête, nous emboîtions le pas, pour avoir l'air de vieux soldats. Les gens venaient à leurs petites fenêtres, ou s'avançaient sur leur porte en disant : "Ce sont des conscrits."

Le soir, à la halte, nous étions bien heureux de reposer nos pieds fatigués, moi surtout. Je ne puis pas dire que ma jambe me faisait mal, mais les pieds... Ah ! je n'avais jamais senti cette grande fatigue ! Avec notre billet de logement, nous avions le droit de nous asseoir au coin du feu ; mais les gens nous donnaient aussi place à leur table. Presque toujours nous avions du lait caillé et des pommes de terre, quelquefois aussi du lard frais, tremblotant sur un plat de choucroute. Les enfants venaient nous voir ; les vieilles nous demandaient de quel pays nous étions, ce que nous faisions avant de partir ; les jeunes filles nous regardaient d'un air triste, rêvant à leurs amoureux, partis cinq, six ou sept mois avant. Ensuite on nous conduisait dans le lit du garçon. Avec quel bonheur je m'étendais ! comme j'aurais voulu dormir mes douze heures ! Mais de bon matin, au petit jour, le bourdonnement de la caisse me réveillait je regardais les poutres brunes du plafond, les petites vitres couvertes de givre, et je me demandais : "Où suis-je ?" Tout à coup mon coeur se serrait ; je me disais : "Tu es à Bitche, à Kaiserslautern... tu es conscrit !" Et bien vite il fallait m'habiller, reprendre le sac et courir répondre à l'appel.

"Bon voyage ! disait la ménagère éveillée de grand matin.

-- Merci", répondait le conscrit.

Et l'on partait.

Oui... oui... bon voyage ! On ne te reverra plus, pauvre diable... Combien d'autres ont suivi le même chemin !

Je n'oublierai jamais qu'à Kaiserslautern, le deuxième jour de notre départ, ayant débouclé mon sac pour mettre une chemise blanche, je découvris, sous les chemises, un petit paquet assez lourd, et que, l'ayant ouvert, j'y trouvai cinquante-quatre francs en pièces de six livres, et sur le papier ces mots de M. Goulden : "Sois toujours bon, honnête, à la "guerre. Songe à tes parents, à tous ceux pour lesquels tu donnerais ta vie "et traite humainement les étrangers, afin qu'ils agissent de même à l'égard "des nôtres. Et que le Ciel te conduise... qu'il te sauve des périls ! Voici "quelque argent, Joseph. Il est bon, loin des siens, d avoir toujours un peu "d'argent. Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Je t'embrasse, mon "enfant, je te serre sur mon coeur."

En lisant cela, je répandis des larmes, et je pensai : "Tu n'es pas entièrement abandonné sur la terre... De braves gens songent à toi ! Tu n'oublieras jamais leurs bons conseils."

Enfin, le cinquième jour, vers dix heures du soir, nous entrâmes à Mayence. Tant que je vivrai, ce souvenir me restera dans l'esprit. Il faisait un froid terrible ; nous étions partis de grand matin, et, longtemps avant d'arriver à la ville, nous avions traversé des villages pleins de soldats : de la cavalerie et de l'infanterie, des dragons en petite veste, les sabots pleins de paille, en train de casser la glace d'une auge pour abreuver leurs chevaux ; d'autres traînant des bottes de fourrage à la porte des écuries ; des convois de poudre, de boulets en route, tout blancs de givre ; des estafettes, des détachements d'artillerie, de pontonniers allant et venant sur la campagne blanche, et qui ne faisaient pas plus attention à nous que si nous n'avions pas existé.

Le capitaine Vidal, pour se réchauffer, avait mis pied à terre et marchait d'un bon pas ; les officiers et les sergents nous pressaient à cause du retard. Cinq ou six Italiens étaient restés en arrière dans les villages, ne pouvant plus avancer. Moi, j'avais très chaud aux pieds à cause du mal ; à la dernière halte, c'est à peine si j'avais pu me relever. Les autres Phalsbourgeois marchaient bien.

La nuit était venue, le ciel fourmillait d'étoiles. Tout le monde regardait, et l'on se disait : "Nous approchons ! nous approchons !" car au fond du ciel une ligne sombre, des points noirs et des aiguilles étincelantes annonçaient une grande ville. Enfin nous entrâmes dans les avancées, à travers des bastions de terre en zigzag. Alors on nous fit serrer les rangs et nous continuâmes mieux au pas, comme il arrive en approchant d'une place forte. On se taisait. Au coin d'une espèce de demi-lune, nous vîmes le fossé de la ville plein de glace, les remparts en briques au-dessus, et en face de nous, une vieille porte sombre, le pont levé. En haut, une sentinelle, l'arme prête, nous cria :

"Qui vive !"

Le capitaine, seul en avant, répondit :

"France !

-- Quel régiment ?

-- Recrues du 6e léger."

Il se fit un grand silence. Le pont-levis s'abaissa ; les hommes de garde vinrent nous reconnaître. L'un d'eux portait un grand falot. Le capitaine Vidal alla quelques pas en avant, causer avec le chef de poste, puis on nous cria :

"Quand il vous plaira."

Nos tambours commençaient à battre ; mais le capitaine leur fit remettre la caisse sur l'épaule, et nous entrâmes, traversant un grand pont et une seconde porte semblable à la première. Alors nous fûmes dans la ville, pavée de gros cailloux luisants. Chacun faisait ce qu'il pouvait pour ne pas boiter, car, malgré la nuit, toutes les auberges, toutes les boutiques des marchands étaient ouvertes ; leurs grandes fenêtres brillaient, et des centaines de gens allaient et venaient comme en plein jour.

Nous tournâmes cinq ou six coins de rue, et bientôt nous arrivâmes sur une petite place, devant une haute caserne, où l'on nous cria : "Halte !"

Il y avait une voûte au coin de la caserne, et, dans cette voûte, une cantinière assise derrière une petite table, sous un grand parapluie tricolore où pendaient deux lanternes.

Presque aussitôt plusieurs officiers arrivèrent : c'étaient le commandant Gémeau et quelques autres que j'ai connus depuis. Ils serrèrent la main du capitaine en riant ; puis ils nous regardèrent, et l'on fit l'appel. Après quoi nous reçûmes chacun une miche de pain de munition et un billet de logement. On nous avertit que l'appel aurait lieu le lendemain à huit heures pour la distribution des armes, et l'on nous cria : "Rompez les rangs !" pendant que les officiers remontaient la rue à gauche et entraient ensemble dans un grand café, où l'on montait par une quinzaine de marches.

Mais nous autres, où aller avec nos billets de logement, au milieu d'une ville pareille, et surtout ces Italiens, qui ne connaissaient pas un mot d'allemand ni de français ?

Ma première idée fut d'aller voir la cantinière sous son parapluie. C'était une vieille Alsacienne toute ronde et joufflue, et quand je lui demandai où se trouvait la Capuzigner Strasse, elle me répondit : "Qu'est-ce que tu paies ?"

Je fus obligé de prendre avec elle un petit verre d'eau-de-vie ; alors elle me dit :

"Tiens, juste en face de nous, en tournant le coin à droite, tu trouveras la Capuzigner Strasse. Bonsoir, conscrit."

Elle riait.

Le grand Furst et Zébédé avaient aussi leur billet pour la Capuzigner Strasse ; nous partîmes, encore bien heureux de boiter et de traîner la semelle ensemble dans cette ville étrangère.

Furst trouva le premier sa maison, mais elle était fermée, et, comme il frappait à la porte, je trouvai aussi la mienne, dont les deux fenêtres brillaient à gauche. Je poussai la porte, elle s'ouvrit, et j'entrai dans une allée sombre, où l'on sentait le pain frais, ce qui me réjouit intérieurement. Zébédé alla plus loin. Moi, je criais dans l'allée : "Il n'y a personne ?"

Et presque aussitôt une vieille femme parut la main devant sa chandelle, au haut d'un escalier en bois.

"Qu'est-ce que vous voulez ?" fit-elle.

Je lui dis que j'avais un billet de logement pour chez eux. Elle descendit et regarda mon billet, puis elle me dit en allemand :

"Venez !"

Je montai donc l'escalier En passant, j'aperçus, par une porte ouverte, deux hommes en culotte, nus jusqu'à la ceinture, qui brassaient la pâte devant deux pétrins. J'étais chez un boulanger, et voilà pourquoi cette vieille ne dormait pas encore, ayant sans doute aussi de l'ouvrage. Elle avait un bonnet à rubans noirs, les bras nus jusqu'aux coudes, une grosse jupe de laine bleue soutenue par des bretelles, et semblait triste. En haut, elle me conduisit dans une chambre assez grande, avec un bon fourneau de faïence et un lit au fond.

"Vous arrivez tard, me dit cette femme.

-- Oui, nous avons marché tout le jour, lui répondis-je sans presque pouvoir parler ; je tombe de faim et de fatigue."

Alors elle me regarda, et je l'entendis qui disait :

"Pauvre enfant ! pauvre enfant !"

Puis elle me fit asseoir près du fourneau et me demanda :

"Vous avez mal aux pieds ?

-- Oui, depuis trois jours.

-- Eh bien, ôtez vos souliers, fit-elle, et mettez ces sabots. Je reviens."

Elle laissa sa chandelle sur la table et redescendit. J'ôtai mon sac et mes souliers ; j'avais des ampoules, et je pensais : "Mon Dieu... mon Dieu... peut-on souffrir autant ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être mort ?"

Cette idée m'était venue cent fois en route, mais alors, auprès de ce bon feu, je me sentais si las, si malheureux, que j'aurais voulu m'endormir pour toujours, malgré Catherine, malgré la tante Grédel, M. Goulden et tous ceux qui me souhaitaient du bien. Oui, je me trouvais trop misérable !

Tandis que je songeais à ces choses, la porte s'ouvrit, et un homme grand, fort, la tête déjà grise, entra. C'était un de ceux que j'avais vus travailler en bas. Il avait mis une chemise et il tenait dans ses mains une cruche et deux verres.

"Bonne nuit !" dit-il en me regardant d'un air grave.

Je penchai la tête. La vieille entra derrière cet homme ; elle portait un cuveau de bois, et le posant à terre près de ma chaise :

"Prenez un bain de pieds, me dit-elle, cela vous fera du bien."

En voyant cela, je fus attendri et je pensai : "Il y a pourtant de braves gens sur la terre !" J'ôtai mes bas. Comme les ampoules étaient ouvertes, elles saignaient, et la bonne vieille répéta :

"Pauvre enfant ! pauvre enfant !"

L'homme me dit :

"De quel pays êtes-vous ?

-- De Phalsbourg, en Lorraine.

-- Ah ! bon", fit-il.

Puis, au bout d'un instant, il dit à sa femme :

"Va donc chercher une de nos galettes ; ce jeune homme prendra un verre de vin, et nous le laisserons ensuite dormir en paix, car il a besoin de repos."

Il poussa la table devant moi, de sorte que j'avais les pieds dans la baig